Accueil | Cours | Recherche | Textes | Liens

Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne // Научно-исследовательский центр по истории и сравнительной эпистемологии языкознания центральной и восточной Европы


-- Patrick SERIOT : «Une syntaxe évolutive : l'opposition verbo-nominale et le progrès de la pensée chez A. Potebnja», André Rousseau éd. : Histoire de la syntaxe, 1870-1940, Modèles linguistiques, t. XXIII-1, 2002, vol. 45, p. 41-54.



[41]
«La plupart des verbes expriment des choses vraies, tandis que les substantifs sont le paradis des choses vaines». (Paul Valéry, Cahiers I, Paris, Gallimard, 1973, p. 455)


        Les théories linguistiques n'apparaissent pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Elles appartiennent à un air du temps déterminé, ce qui est bien connu, mais également à un air du lieu, ce qui l'est moins. On aimerait montrer ici l'intérêt d'étudier un épisode de la pensée syntaxique en Russie dans le dernier tiers du 19ème siècle, sur le fond des discussions qui se déroulaient en Europe occidentale à la même époque. Il s'agit plus d'une histoire de la pensée linguistique que d'une histoire de la science linguistique, étude des conceptions du langage telles qu'elles apparaissent à une certaine époque et dans un certain lieu ou une certaine situation culturelle, ainsi que le propose G. Graffi, spécialiste de l'histoire des théories syntaxiques en Allemagne (Graffi, 1991, p. 9).
        L'œuvre de Potebnja (1835-1891) est peu connue dans le monde francophone (1). Professeur de langue et littérature russe et ukrainienne (2) à l'Université de Xar'kov (Xar'kiv, Kharkov) de 1875 jusqu'à son décès, il a produit une œœuvre importante dans le domaine de la linguistique générale, des rapports entre langue et pensée, de la dialectologie slave, du folklore, de l'ethnographie, de la typologie, de la sémasiologie. Cette œœuvre dense, touffue, au style obscur, à la terminologie fluctante, non exempte de contradictions et de retournements, est aussi difficile à lire que celle de Humboldt. On se concentrera ici sur un seul point : l'analyse historique de la syntaxe, dans son lien avec «l'histoire de la pensée», sur l'exemple de la relation
[42]
verbo-nominale dans la structure de la proposition. Il s'agit d'un des rares cas où une philosophie du langage et une analyse grammaticale fine et détaillée se complètent et s'éclairent réciproquement.
On essaiera alors de se demander en quoi la syntaxe évolutive de Potebnja est semblable ou différente de celle des linguistes européens, et avant tout allemands, de son époque.


1/ Une attitude anti-logiciste envers la relation langue / pensée

        Un des aspects les plus déroutants de la lecture des linguistes russes du 19ème siècle, qui est sans doute une des raisons pour lesquels ils sont si mal connus dans le monde francophone, est que leurs références sont pratiquement toutes dans la culture scientifique allemande. Après la victoire de 1812 sur Napoléon, les scientifiques russes se sont essentiellement tournés vers l'Allemagne et les grandes philosophies de l'histoire pour y trouver des modèles d'inspiration ou de rejet. Humboldt, Schelling et Hegel (plus que Kant) ont été des maîtres à penser, et c'est dans les universités allemandes que les linguistes russes allaient se former.
        L'auteur que Potebnja cite le plus souvent est son contemporain H. Steinthal (1823-1899). Celui-ci représente en Europe occidentale le moment le plus décisif du rejet du modèle logiciste des grammaires générales. Pour lui l'histoire des langues n'est déterminée ni par l'adoption d'une convention sociale ni par la vie d'un organisme naturel, mais par les étapes de l'évolution de la capacité cognitive de l'individu. Sa syntaxe repose ainsi fondamentalement sur des principes psychologiques, où le terme le plus fréquent est celui de «représentations». Son livre le plus fréquement cité par Potebnja est Grammatik, Logik und Psychologie, paru à Berlin en 1850. Potebnja y puise abondamment ses slogans qu'il martelle tout au long de ses ouvrages : les catégories grammaticales et les catégories logiques ne coïncident pas, la langue est autonome par rapport à la logique, le rapport du concept au jugement n'est pas identique au rapport du mot à la phrase, la grammaire ne s'occupe pas des concepts, mais des images des concepts, la phrase est «l'aperception d'un contenu mental».

La logique et la grammaire ont non seulement des objets différents mais encore des buts différents. La logique étudie les lois de la pensée correcte, elle répond à la question de savoir si une pensée n'est pas contradictoire, alors que la linguistique, qui n'est pas une science hypothétique comme la logique, mais une science génétique, étudie le processus de la parole en acte [skazyvanie]. (Potebnja, 1888, p. 63).

        On va voir que c'est surtout sur la définition et la répartition des «membres de la proposition» (3) que Potebnja attire l'attention.

[43]
        C'est sur ce fond de discussion de grammairiens-philosophes allemands que vont se dérouler d'âpres débats qui divisent la communauté scientifique en Russie, débats qui ne doivent pas grand chose à la vie intellectuelle française de la même période.
        En 1858 paraît à Moscou l'Essai de grammaire historique du russe de F.I. Buslaev (1818-1907). Ce livre était pour son époque l'exposé le plus complet des faits de langue, tenant compte aussi bien de l'évolution historique que de la diversité dialectale. Cependant il marquait également son époque par une intrication mal maîtrisée de notions logiques et grammaticales. Les années 1860-1880 en Russie vont être une période de remise en cause explicite de cette confusion et une tentative de mise au point d'une approche qui se voulait purement grammaticale.
        Potebnja soumet ce texte de Buslaev à une critique radicale, accusant l'indistinction des catégories logiques et grammaticales d'être à la source d'une grave confusion, d'être «a priori», et de ne pas tenir compte des faits de langue. Potebnja insiste constamment sur le fait que la proposition grammaticale n'est pas réductible au jugement logique. Bien que les termes de «sujet» et de «prédicat» s'emploient aussi bien en logique qu'en grammaire, leur contenu est différent. La catégorie d'objet, par exemple, n'est d'aucune utilité en logique, et les «membres de la proposition» comme complément, déterminant, circonstant, ne peuvent pas être tirés de la logique. Et, bien sûr, la diversité des langues ne peut être prise en compte par la logique, dont les catégories générales et atemporelles ne reflètent les particularités d'aucune langue particulière.
        Pour Potebnja, la répartition des formes en «étymologiques» (c'est-à-dire morphologiques) et syntaxiques, telles qu'elle est pratiquée dans la grammaire de Buslaev, ne peut que prêter à confusion. Buslaev pense que toutes les langues au cours du temps perdent ou altèrent les formes étymologiques et que ce défaut est compensé par les formes syntaxiques, abstraites et logiques, que la syntaxe d'une langue dans sa période de déclin n'est plus fondée sur la forme étymologique initiale, mais sur les concepts abstraits qu'elle exprime. Potebnja considère au contraire que l'étymologie et la syntaxe sont entre elles comme l'histoire et la description de l'état actuel d'une langue, et que la syntaxe s'explique par l'étymologie.


2/ L'histoire de la syntaxe comme histoire de la pensée

2.1. La notion de progrès en langue

        Beaucoup de polémiques de l'époque à propos de questions apparemment techniques sur l'histoire des langues ont à voir avec une interrogation sur la notion même de progrès (4), à l'intérieur d'une idéologie massivement évolutionniste aussi bien en Europe occidentale qu'en Russie après la parution du livre de Darwin L'origine des espèces (1859).
        L'évolution était-elle le développement de germes déjà inscrits dès le départ dans l'embryon des langues (sur le modèle de l'éclosion en biologie), dépendait-elle d'une logique de l'histoire (vision hégélienne, avec des «étapes», ou «stades» à l'ordre de succession obligatoire et identique pour toutes les langues), ou bien était-elle
[44]
un progrès continu de type cumulatif? La notion de progrès de la langue et de la pensée posait un problème pratique de nature anthropologique : si les langues évoluent toutes vers un progrès, tout en ayant des structures très différentes, il fallait alors admettre qu'il y a coexistence temporelle de langues et de «types de pensée» qui se trouvent à des étapes différentes de développement, tout en cohabitant sur des territoires voisins, voire sur un même territoire.
        Si l'on doit trouver à Potebnja une spécificité à l'intérieur du mouvement général de distanciation des grammairiens par rapport à la logique, c'est la notion d'évolution positive qu'il convient de mettre en avant. Potebnja s'oppose fermement à l'idée romantique du mouvement ascendant de bourgeonnement des formes d'une langue, suivi d'une période de déclin. Pour lui toute langue est en perpétuel changement et, qui plus est, en perpétuel progrès.
        Potebnja pensait que les catégories de langue peuvent changer sur des laps de temps relativement courts. Il prête donc une grande attention aux différences entre les langues indo-européennes anciennes et leur état actuel.
        Sa théorie de l'évolution des langues n'est plus stadiale comme chez Steinthal, mais cumulative : il y a progrès de la pensée, grâce à l'apparition d'une forme de plus en plus distincte dans la langue. Les meilleures des langues sont alors les langues indo-européennes flexionnelles modernes, plus «perfectionnées» que les langues indo-européennes anciennes. Potebnja étudie l'évolution des formes grammaticales et avant tout celle des structures syntaxiques, en essayant d'en dégager les régularités intrinsèques (zakonomernosti (5)). Il s'intéresse à la genèse des formes grammaticales (histoire de l'apparition des parties du discours, histoire de l'opposition verbo-nominale en russe et dans les autres langues slaves), comme la structure du nom primitif, l'apparition de la proposition, la dislocation des noms primitifs en substantifs et adjectifs, la formation des substantifs abstraits, etc. Il est à la recherche d'un sens à cette évolution. Son matériau de travail, son «corpus» était les langues indo-européennes et essentiellement les langues slaves. Même s'il ne dit jamais que les langues slaves sont supérieures aux autres, il convient néanmoins de noter que les langues slaves modernes sont flexionnelles (sauf le bulgare et le macédonien).
        Son travail est une typologie historique, ou plus exactement génétique, des langues, reposant sur l'étude des catégories grammaticales dans leur évolution. L'enjeu est de mettre en évidence le développement de la «langue-pensée» (reche-mysl'), création à la fois individuelle et collective. Il a étendu la notion de genèse non seulement aux phénomènes de caractère ontogénétique mais aussi phylogénétique. Ses observations sur le langage des enfants et la poésie populaire l'amènent à penser que la poésie (ou pensée par images) a toujours précédé la prose (ou pensée scientifique, sans images), et que l'art et la science sont des phénomènes langagiers, des étapes successives de la connaissance. Il s'agit d'une concentration progressive de la pensée dans le mot, qui a pour conséquence la formation et le polissage des
[45]
catégories grammaticales de la langue maternelle (6), ainsi que le passage des mots diffus aux mots-concepts. Le point central autour duquel se cristallise cette évolution est l'accroissement progressif de la prédicativité dans la proposition (cf. 3). C'est dans ce dualisme poésie / prose comme deux formes linguistiques de connaissance que se noue l'essentiel de la théorie syntaxique de Poebnja, même si le rapport poésie / nomination et prose / prédication n'est pas clairement explicité.
        Les formes de pensée et de perception, de conscience et d'auto-connaissance ne sont pas statiques, mais en perpétuelle évolution. On peut mettre ainsi en relation les étapes de développement de la pensée et du psychisme avec celles de la culture dans l'histoire de l'humanité. Mais Potebnja mettait toujours un contenu linguistique dans la notion de développement.
L'histoire de la pensée est ainsi mise dans une perspective de psychologie génétique, qui doit déboucher sur une épistémologie génétique. Une soixantaine d'années plus tard Piaget développera ces mêmes idées.
        Notons qu'un des commentateurs soviétiques de Potebnja les plus minutieux, S. Kacnel'son, dans son commentaire sur les théories typologiques au 19ème siècle (7), insiste à plusieurs reprises sur le rapport entre la vision génétique de la langue chez Steinthal et Potebnja et la philosophie sensualiste : selon le schéma sensualiste, la conscience des individus au cours de l'évolution historique, passe par une série d'étapes de développement cognitif, depuis des impressions et des sensations floues et vagues jusqu'à des représentations et des constructions abstraites, en passant par des perceptions. Le développement mental de l'enfant répète cette évolution. Il est difficile de savoir précisément si Potebnja était familier des philosophes sensualistes. Il ne les cite jamais. Mais il avait sans doute lu des gens qui les avaient lus. Il en est évidement fort différent pour ce qui est du rapport à la logique. Ce qu'il apporte à ce schéma génétique est sa connaissance érudite du matériau linguistique.


2.2 La théorie de la forme

        Potebnja est plus proche de Steinthal que de Schleicher par son anti-logicisme, mais il s'écarte de ces deux auteurs en ce que pour lui la syntaxe (et, plus précisément, la structure de la proposition) est l'objet central de la linguistique. Il me semble qu'on peut trouver une explication séduisante à cette approche syntaxique dans le fait que le matériau empirique des langues slaves se laisse très difficilement manipuler avec
[46]
les notions de la logique traditionnelle, ce qui est un leitmotiv de la linguistique slavophile (8). Mais cette hypothèse demande encore à être étayée par des recoupements.
        L'intérêt de Potebnja pour la typologie comparée des langues s'inscrit dans le «climat d'opinion» de son époque : une langue à riche morphologie est supérieure aux autres, car la pensée s'y développe sans entrave, sans perte d'énergie. C'est en cela qu'il occupe une place à part dans l'histoire de la typologie.
        Pour la quasi-totalité des auteurs de la seconde moitié du XIXème siècle, les langues à morphologie riche, et en particulier les langues flexionnelles, étaient plus aptes à exprimer une pensée développée et nuancée. Mais les apories de cette conception stadiale étaient nombreuses : pour expliquer que les langues des Indiens d'Amérique du Nord, avec une morphologie très complexe, pouvaient ne pas être plus accomplies que le chinois, dépourvu de «formes», mais riche en «concepts abstraits», il fallait des raisonnements hautement spéculatifs. Ainsi Steinthal mettait en avant l'idée très répandue à cette époque de corrélation (un terme-clé) entre le degré de complexité morphologique d'une langue et le niveau de développement de la pensée du peuple qui la parle.
        En Russie, c'est essentiellement l'influence de Hegel qui est à la base de cette insistance sur la forme, mais une forme qui n'est pas nécessairement la morphologie au sens où on l'entend habituellement (9), mais toute catégorie grammaticale. A la différence de ce que, un peu plus tard proclamera Bergson, pour Hegel il ne peut y avoir de pensée sans mots, sans support matériel dans une langue.
La notion de forme grammaticale occupe une position importante dans l'œuvre de Potebnja. Les catégories grammaticales et les parties du discours sont des rubriques selon lesquelles sont classées nos représentations (terme emprunté à Steinthal), en tant qu'actes de pensée. Parler une langue flexionnelle, langue dont la forme est le plus nettement marquée, permet de systématiser sa pensée, en la répartissant entre différents types de mots.
        L'important ici est que la forme grammaticale est une catégorie historique. Avec l'évolution des catégories grammaticales évolue le tout dans lequel elles se manifestent, à savoir la proposition. Dans son état synchronique la langue n'est pas un phénomème homogène, mais un ensemble de faits qui diffèrent par leur date d'apparition. On se trouve ainsi devant un aspect caractéristique de toute théorie évolutionniste : la notion de survivance, qui permet de déceler dans une même couche synchronique la coexistence de phénomènes possédant une épaisseur temporelle différente. Voilà pourquoi Potebnja s'intéresse tant à la poésie populaire, au folklore : il pense y trouver des traces d'anciens états de langue.
        Notons à ce propos à quel point la notion de survivance est profondément inscrite dans l'histoire de la pensée évolutionniste, au point d'en être une composante
[47]
inséparable. Elle appartient à J.-J. Rousseau, mais surtout à Giambattista Vico (1668-1744), le père de l'historicisme. Les ressemblances entre Potebnja et Vico sont étonnamment nombreuses. Vico, dans la Scienza nuova (1725) pense qu'on peut trouver dans le langage des enfants une indication sur le mode de parler des peuples anciens :

Les enfants désignent toutes les créatures humaines et toutes les choses qu'ils voient dans la suite des temps par les noms des créatures humaines ou des choses qu'ils ont vues tout d'abord, et qui ont avec celles-là quelque rapport ou quelque ressemblance. (Vico, 1725 / 1993, p. 150)

        Quant à la poésie, elle est pour Vico une survivance de l'état ancien des langues, reposant, comme le langage des enfants, sur la nomination par ressemblance :

Le langage poétique, au moyen des caractères poétiques, peut nous faciliter la découverte de plusieurs choses importantes de l'antiquité. (Vico, ib., p. 151)

        Enfin Vico, comme Potebnja après lui, considère que les noms sont apparus avant les verbes, tout comme chez les enfants et les aphasiques, il a même envisagé les constructions impersonnelles dans son raisonnement:

Les noms ont été formés avant les verbes; et cela nous est prouvé par ce fait constant que chaque verbe est toujours régi par un nom souvent exprimé, et quelque fois sous-entendu.
Les auteurs de ces langues composèrent les verbes en dernier lieu, de même que les enfans prononcent les noms et les particules avant de prononcer les verbes, car les noms éveillent des idées qui laissent après elles des traces profondes et durables; les particules, qui expriment les modifications des choses désignées par les noms, peuvent laisser des souvenirs aussi vifs que celui de ces choses mêmes, tandis que les verbes dont la fonction est d'indiquer le mouvement se rapportent à une fraction de l'espace et du temps, fraction qui, n'étant mesurée que par la pensée indivisible, échappe souvent aux philosophes eux-mêmes. Nous avons fait, dans notre ville et de nos jours, une observation physique qui vient à l'appui de ce que nous venons d'avancer. Nous voulons parler d'un homme qui, ayant été frappé d'un coup d'apoplexie, se souvenait des noms et avait oublié tous les verbes. (Vico, ib., p. 175-176)

        Potebnja ne cite jamais Vico, il est possible qu'il ne l'ait jamais lu. Mais il appartient à un type de pensée à la temporalité longue et largement répandu : l'historicisme dans le rapport langue / pensée. La syntaxe en Russie dans la seconde moitié du XIXème siècle prend un autre relief si on la lit sur ce fond intellectuel.

2.3. La structure de la proposition

        C'est la proposition (predlozhenie(10) ) qui est pour Potebnja l'unité fondamentale de la langue. C'est elle qui est au centre de ses intérêts, à cause de son rôle fondamental comme révélateur des types de pensée dans leur historicité. La proposition est une
[48]
structure grammaticale dans laquelle «il n'y a rien d'autre qu'une forme» (le contenu de la proposition ne fait pas l'objet de l'étude grammaticale). La caractéristique principale de la proposition, selon Potebnja, est que c'est là que se manifestent les parties du discours : sans parties du discours il n'y aurait pas de proposition. Voilà encore un argument en faveur du rejet du modèle du jugement logique : ce dernier n'est d'aucun secours pour mettre en évidence les parties du discours. Toute proposition se caractérise par sa prédicativité (predikativnost'), terme par lequel Potebnja entend la capacité d'un prédicat de se combiner avec un sujet (11) pour former une proposition. Parmi les «membres de la proposition», c'est le prédicat qui est porteur de la prédicativité, et parmi les parties du discours, c'est le verbe. Dans les langues flexionnelles, celles dont la «forme» est la plus nettement tangible, «la proposition n'est pas possible sans un verbum finitum […], le verbum finitum à lui tout seul constitue la proposition». Le sujet peut être absent de la proposition, le prédicat jamais. Potebnja considérait comme proposition sans sujet non seulement des phrases de type Svetaet («il fait jour»), Menja toshnit («J'ai la nausée», litt. «me (Acc.) donne-la-nausée»), mais encore celles de type Ja skazal («J'ai dit»), car dans ce cas ja («je») n'est pas un «sujet», mais seulement une marque personnelle, comprenant l'absence de terminaison personnelle dans le verbe (si en revanche le est accentué, il indique alors l'auteur de l'action).
        Ayant défini la prédicativité comme le noyau de la proposition, Potebnja peut passer à l'affirmation que seuls le prédicat comme membre de la proposition et le verbe comme partie du discours peuvent être définis de manière indépendante, autonome. Cette insistance sur la notion de dépendance et d'indépendance lui permet d'instaurer une hiérarchie claire entre le verbe-prédicat et les autres parties du discours et membres de la proposition, dont la fonction syntaxique se résume essentiellement à leur dépendance envers lui.
        Potebnja va donc étudier la morphologie à travers la syntaxe de la proposition, «c'est-à-dire ce tout à l'intérieur duquel s'accomplit la vie de ces formes»(12) .


3/ Le prédicato-centrisme, ou verbo-centrisme

        C'est l'idée humboldtienne selon laquelle la langue n'est pas quelque chose de figé, un produit mort (ergon) mais une activité (energeia) qui sert de point de départ chez Potebnja à la conception de la langue comme une tension permanente vers le perfectionnement de ses formes. L'évolution de la langue est un processus cumulatif et régulier (qui ne passe par par des stades, ou paliers), inscrit dans une idéologie du progrès, où ce qui vient après est toujours mieux que ce qui était avant. L'évolution des langues est pensée comme une hiérarchie, elle les fait ainsi passer de formes inférieures à des formes supérieures. C'est dans le domaine de la syntaxe comparée que Potebnja travaille le plus et obtient ses meilleurs résultats, il pense y trouver non
[49]
seulement les formes les plus anciennes de la pensée, mais encore toute leur évolution historique jusqu'à l'époque actuelle.
        Un des principaux points de désaccord entre Buslaev et Potebnja, qui s'inscrit parfaitement dans les polémiques de l'époque, porte sur l'opposition verbo-nominale et le rapport d'antériorité chronologique de l'un de ces termes par rapport à l'autre. Buslaev estime que la phrase verbale est apparue avant la phrase nominale, qui serait plus abstraite. La thèse de Potebnja est, au contraire, que le passage de l'orientation de nomination à l'orientation de prédication est un progrès. Il va donc rechercher toutes les éléments de l'évolution des langues indo-européennes (dans leur variante slave) qui témoignent d'un accroissement de la prédicativité. La structure de la proposition est pour lui la plus sûre voie d'accès à la connaissance de l'évolution du couple langue / pensée.
        Potebnja fait partie de ce mouvement général de grammairiens de la seconde moitié du XIXème siècle qui en Allemagne et en Russie se dégagent de l'enseignement de Platon et d'Aristote en proposant de découpler les parties du discours et les «membres de la proposition».
        Rappelons que pour Platon (dans le Sophiste) les noms sont des termes qui peuvent assumer dans une proposition la fonction de sujet du prédicat, tandis que les verbes sont des termes qui peuvent exprimer l'action ou la qualité exprimée par le prédicat. Ainsi les noms et les verbes, classes grammaticales, sont définis en termes logiques, comme parties constituantes d'un jugement.

[Le discours] ne se borne pas à nommer, mais effectue un achèvement, en entrelaçant les verbes avec les noms. Aussi avons-nous dit qu'il discourt et non point seulement qu'il nomme, et, à l'agencement qu'il constitue, nous avons donné le nom de discours. (Platon : Le Sophiste 262d)
Des noms seuls énoncés bout à bout ne font donc jamais un discours, pas plus que des verbes énoncés sans l'accompagnement d'aucun nom. (ib., 362a)

        Aristote en donne une définition quasiment identique, à ceci près qu'il pose l'expression du temps comme appartenant en propre au verbe :

Le nom (onoma) est un son vocal possédant une signification conventionnelle, sans référence au temps, et dont aucune partie ne présente de signification quand elle est prise isolément. (Peri hermeneias 2, 16a, 18-20)

        Quant au verbe,

il «est ce qui ajoute à sa propre signification celle du temps : aucune de ses parties ne signifie rien prise séparément et il indique toujours quelque chose d'affirmé de quelque autre chose». (ib., 3, 16b, 6-8).

        On voit qu'aussi bien Platon qu'Aristote posent la dépendance réciproque du nom et du verbe en ayant en tête la complétude du jugement logique : de même qu'une substance n'est pas connaissable en dehors de ses accidents, de même un accident n'a pas de sens détaché de la substance dont il est l'accident.
        On a là un principe de complémentarité réciproque, de complétude du jugement, dans une problématique du vrai : c'est la structure complexe de la proposition, faite d'un «entrelacs» du nom et du verbe, qui seule permet d'affirmer le vrai ou de dire
[50]
le faux, de dire ce qui est ou ce qui n'est pas. Les caractères de la proposition sont tous au service d'un but consistant à affirmer ou nier «quelque chose au sujet de quelque autre chose».
        Potebnja ne s'intéresse nullement au vrai, mais à l'histoire de la pensée à partir de celle des formes de langue. Sa théorie de la «verbalisation« (oglagolenie), ou «accroissement de la verbalité» (rost glagol'nosti) a eu une grande influence sur des générations de linguistes russes.
        Pour lui l'histoire n'est pas une suite d'événements dépourvue de signification, mais l'évolution progressive de la vie et de la civilisation. «Tout comme dans le royaume de la vie organique la différenciation des organes produit une plus grande complexité et un accroissement de la perfection, ici aussi (= dans la langue, P.S.), on observe un accroissement de la différenciation et de la perfection». Cette analogie avec la biologie est invoquée pour soutenir l'affirmation que l'évolution de la langue consiste en une différenciation toujours plus grande du nom et du verbe, et en l'émancipation graduelle du verbe comme principale partie du discours et centre de la proposition. Cette transformation s'accomplit à travers la transformation des formes nominales (telles que le participe passsé actif et l'adjectif en vieux-russe) en formes purement verbales ou en formes qui modifient le verbe (le passé et l'adverbe en russe moderne), l'émergence de constructions impersonnelles et le remplacement de l'accord syntaxique avec le sujet par une rection verbale avec le verbe comme force motrice. L'existence des propositions à un seul membre dans les langues modernes ne doit pas faire penser qu'elles sont identiques à de telles propositions aux étapes anciennes des langues : à la suite d'un long processus historique, ces propositions ont acquis une fonction purement prédicative, centrée sur le verbe seul.
        Il y a, selon Potebnja, un lien direct entre le niveau de développement d'une langue et le degré de différenciation des verbes et des noms.
        Potebnja considère que dans les langues anciennes le nom était moins distinct du verbe qu'il ne l'est maintenant, car le verbe autrefois partageait sa fonction prédicative avec les parties nominales de la proposition. «Le degré d'attributivité et de prédicativité du nom dans son opposition au verbe est changeant» (Potebnja, I-II, 1888, p. 76). Si à l'origine la prédicativité était répartie de façon égale sur l'ensemble de la proposition, au cours du temps elle tend à se fixer sur le verbe seul, laissant ainsi le nom et le participe se spécialiser dans d'autres fonctions.(13)
[51]
        Cette «tendance» (14) élargit la distance entre le nom et le verbe, et finit par aboutir à un «décalage des niveaux» (perepad urovnej) dans la proposition, qui a pour conséquence que la pensée devient plus fluide, plus rapide.
        L'hypothèse de Potebnja sur l'accroissement continu de la force prédicative du verbe au détriment des autres parties du discours a été soumise, déjà du vivant de son auteur, à de fortes critiques. En particulier un point reste peu clair : l'interprétation de la perte de l'accord entre l'attribut du sujet et le nom sujet lors du passage de l'état ancien à l'état moderne des langues indo-européennes. Potebnja considérait la perte de l'accord et l'accroissement de l'hypotaxe comme la preuve de la «technicisation» de la langue, ayant pour conséquence l'accélération du rythme de déroulement de la pensée. Ce schéma est supposé s'appliquer à la totalité de l'évolution de la langue.
        Potebnja étudie donc les changements sémantiques dans les types de pensée, qu'on peut mettre en évidence dans les modifications de l'organisation syntaxique de la proposition.
        Par exemple la proposition du russe moderne Trava zelena («l'herbe (est) verte») ou trava zeleneet («l'herbe verdoie») remonte au «type primitif» trava zelen' («herbe-verdure»). A l'origine la proposition est faite de deux substantifs, entre lesquels s'établit une relation de comparaison. Le second (verdure) est le déterminant du premier (herbe). Il peut y avoir autant de raisons d'associer un substantif déterminant à un déterminé qu'il y a de «caractéristiques» (priznaki) dans ce dernier. Par exemple, dans la suite (ou «proposition primitive») voda malina («eau-framboise»), le rapprochement des deux idées peut se faire sur la base de la couleur de la framboise, de son goût, sur l'idée de préparer une boisson à base de framboise, sur le fait que les buissons de framboise sont près d'un endroit où coule de l'eau, etc. Pour que les substantifs zelen' («verdure») ou malina («framboise») deviennent des adjectifs ayant un rôle d'attribut (ou «rôle prédicatif», selon la terminologie de Potebnja), il faut que la caractère «objectal», (on dirait maintenant référentiel) s'affaiblisse et que, parallèlement, le caractère de «caractéristique» (on dirait maintenant l'emploi attributif) se renforce (15). Il y a donc une perte du caractère de double substance dans la relation prédicative, et une transformation progressive de la nomination en prédication, cf. par exemple la progression historique :

voda — svet («l'eau-lumière») > voda — kak svet («l'eau (est) comme la lumière») > voda svetla («l'eau est claire») (16)

        En fait, pour Potebnja, toute nomination est, à l'origine, une «aperception» (appercepcija), c'est-à-dire un acte de pensée fondé sur la comparaison, sur le rapport d'un «expliquande» et d'un «expliquant». L'observation du langage enfantin lui permet de faire des hypothèses sur l'évolution des langues (selon le principe de
[52]
«récapitulation» de Haeckel : l'ontogénèse récapitule la phylogénèse). Il s'agit bien d'une compréhension génétique de l'évolution des langues. Ce qui intéresse Potebnja est le mot non pas comme unité de langue, mais comme acte créateur de parole et de connaissance. Le nom est originellement une prédication. Ainsi, dans le nom arbuzik («petite pastèque»), qu'un enfant a employé pour désigner l'objet «abat-jour» qu'il découvrait pour la première fois, c'est la caractéristique de sphéricité qui a été sélectionnée. L'emploi du nom seul arbuzik est ainsi équivalent à la proposition «cet objet inconnu pour moi est / est comme une petite pastèque»). De même que l'enfant procède par associations d'idées pour acquérir ses connaissances du monde, de même «le peuple», au cours de sa croissance, utilise des images, des métaphores, pour accroître sa maîtrise de la nature environnante. La connaissance, historiquement, est d'abord poétique, c'est une pensée en images (obraznoe myshlenie). Ce n'est qu'ensuite, par une sorte de processus de décantation, qu'elle devient une pensée sans images (bezóbraznoe), base de la connaissance scientifique. La langue de la poésie est le degré antérieur de la prose, les images (ou «représentations») ont fait place aux concepts, qui renvoient directement à une signification sans passer par une image. Cependant, la «forme interne du mot» permet de retrouver la profondeur cachée du sens «en images». Ainsi le mot français table ou le mot italen tavola ont comme forme interne l'idée (ou la «caractéristique») de «surface plane», comme en latin dans tabula, alors que le mot russe stol ou le mot tchèque stul on comme forme interne l'idée de «endroit qu'on recouvre par quelque chose (tissu, toile)». De même, le mot français train, italien treno, espagnol tren, anglais train, tchèque vlák ont comme forme interne l'idée de «traîner, tirer» (cf. latin trahere, tchèque tlacit), alors que le mot russe poezd a dans sa forme interne l'idée de «se déplacer».
        On voit que, malgré son caractère parfois touffu, la pensée linguistique de Potebnja a une cohérence certaine. L'insistance sur l'accroissement de la prédicativité ne prend son sens que sur le fond de la notion de forme interne, qui elle-même permet de comprendre que l'évolution génétique de la langue se fait dans le passage de la poésie à la prose, de la nomination par images à la connaissance sans images, du nom au verbe. C'est aussi ce qui sous-tend la typologie hiérarchique implicite qu'on trouve chez Potebnja : les langues flexionnelles sont plus adaptées que d'autres à la pensée, car cette dernière dépense moins d'énergie, pouvant s'appuyer sur des formes grammaticales qui sont elles-même des supports bien répartis en expressions nominales et verbales.
        L'«air du lieu» russe appartient pleinement à l'«air du temps» européen, qui serait incomplètement connu sans sa variante russe.


BIBLIOGRAPHIE

— BIRNBAUM Henrik, 1994 : «Potebnja's Conception of East Slavic Morphosyntax Viewed in Its Historical Context», Harvard Ukrainian Studies, vol. 18, n, 1/2, repris dans BIRNBAUM H. : Sketches of Slavic Scholars, Bloomington : Slavica, p. 9-20.
— DARWIN Charles, 1859 : The Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life, London : John Murray.
— DONELLAN K., 1966 : «Reference and definite descriptions», Philosophical Review, 75.
— FONTAINE Jacqueline, 1995 : « A.A. Potebnja, figure de la linguistique russe du XIXe siècle», Histoire Epistemologie Langage : Une familière étrangeté : la linguistique russe et soviétique, t. XVII, fasc. 2, p. 95-112.
— GASPAROV Boris, 1995 : «La linguistique slavophile», Histoire Epistemologie Langage : Une familière étrangeté : la linguistique russe et soviétique, t. XVII, fasc. 2, p. 125-145.
— GIRARD (Abbé), 1747 : Les vrais principes de la langue françoise, Paris.
— GRAFFI Giorgio, 1991 : La sintassi tra Ottocento e Novecento, Bologna : Il Mulino.
— JESPERSEN Otto, 1894 : Progress in Language with Special Reference to English, London : Sonnenschein.
— KACNEL'SON Solomon D., 1948 : «K voprosu o stadial'nosti v učenii Potebni», Izvestija Akademii nauk, OLJa, 1, p. 83-95 [La question de la stadialité dans la théorie de Potebnja].
— KACNEL'SON Solomon D., 1985 : «Istorija tipologicheskix uchenij», Grammatičeskie koncepcii v jazykoznanii XIX veka, Leningrad : Nauka, p. 6-76 [Histoire des théories typologiques].
— KERECUK Nadia, 2000 : «Consciousness in Potebnja's theory of language», Histoire Epistemologie Langage, t. XXII, fasc. 2, p. 81-96.
— POTEBNJA Aleksandr A., 1888 : Iz zapisok po russkoj grammatike, Xar'kov [Notes sur la grammaire russe].
— POTEBNJA Aleksandr A., 1895 : «Jazyk i narodnost'», Vestnik Evropy, septembre, cité d'après Potebnja A. : Mysl' i jazyk, Kiev : SINTO, 1993, p. 158-185 [La langue et la nationalité].
— POTEBNJA Aleksandr A., 1968 : Iz zapisok po russkoj grammatike, t. III, Moskva : Prosveschenie [Notes sur la grammaire russe].
— SPENCER Herbert, 1837-1881 : Descriptive Sociology, or Groups of Sociological Facts, Classified and Arranged by Herbert Spencer, rassemblé et résumé par D. Duncan, R. Scheppig et J. Collier, 8 vol., Londres.
— STANKIEWICZ Edward, 1974 : «The Dythiramb to the Verb in 18th and 19th Century Linguistics», in D. HYMES (ed.) : Studies in the History of Linguistics, Bloomington - London : Indiana University Press, p. 157-190.
— VAKULENKO Serhij, 1999 : «Le rapport langage/ mathématiques d'après Oleksa Vetuxiv et Leonid Bulaxovs'kyj. Une controverse théorique sur les pas d'Alexandre Potebnia et sa continuation dans la linguistique ukrainienne», Histoire Epistémologe Langage, t. XXI, fasc. 1, p. 83-104.
— VINOGRADOV Viktor V., 1938 : «A.A. Potebnja», Russkij jazyk v škole, n. 5-6, p. 111-121.
— XRAKOVSKIJ Viktor S., 1983 : «Istoki verbocentričeskoj koncepcii predloženija v russkom jazykoznanii», Voprosy jazykoznanija, n. 3, p. 110-117 [Les sources de la conception verbo-centrique de la proposition danbs la linguistique russe].

NOTES

(1) Cf. néanmoins Fontaine, 1995; Vakulenko, 1999 (sur le bilinguisme), Kerecuk, 2000 (sur la conscience). Aux Etats-Unis : Birnbaum, 1994. Les études sur Potebnja en Russie sont en revanche innombrables. Son œuvre a suscité des passions exacerbées à l'époque soviétique, autour de la question de l'évolution discontinue (stadiale) ou continue des langues. Cf. Vinogradov, 1938; Kacnel'son, 1948. (retour texte)
(2) Plus exactement son enseignement portait sur la «slovestnost'», cette discipline curieuse à nos yeux post-saussuriens, qui étudie à la fois la langue et ce qu'elle permet de produire : la littérature, sans poser aucune limite théorique entre les deux. Dans cette discipline, la langue est en même temps un contenu etune façon de penser. (retour texte)
(3) Il existe une opposition très courante dans la terminologie grammaticale russe, jusqu'à présent en usage entre parties du discours (časti reči, à base d'analyse morphologique) et membres de la proposition (členy predloženija, ce qui correspond à peu près à ce qu'on appelle en français actuellement les «fonctions syntaxiques»). Il serait intéressant de savoir ce que cette terminologie doit aux «membres de phrase» de l'Abbé Girard. Plus vraisemblablement, il s'agit d'une traduction de Satzglied, ou Satzteil. (retour texte)
(4) Rappelons que c'est en 1894 que paraît le livre de O. Jespersen Progress in Language. (retour texte)
(5) Le mot zakonomernost' est un calque de l'allemand Gesetzmässigkeit. Il est extrêmement difficile à traduire en français, car il ajoute à l'idée de «régularité» celle de logique interne, qui est à elle-même sa propre cause.(retour texte)
(6) Dans sa syntaxe évolutive Potebnja travaillait toujours dans le rapport de l'individu à sa langue maternelle : il était fermement opposé à l'enseignement bilingue, qui, pour lui, ne pouvait que déstabiliser les individus au point d'en faire des «demi-idiots». En ce cas, dit-il, «connaître deux langues ne signifie pas posséder deux systèmes de représentation et de communication d'une même sphère de pensée, mais plutôt une telle connaissance dédouble cette sphère, rend par avance plus difficile l'acquisition d'une conception homogène du monde et entrave l'abstraction scientifique» (Potebnja 1895 / 1993, p. 166-167). (retour texte)
(7) Kacnel'son, 1985, p. 35-36; Stankiewicz, 1974, p. 164. (retour texte)
(8) Le mouvement slavophile est uncourant de pensée sociale, politique et scientifique des années 1840-1860 en Russie, qui tentait de se démarquer systématiquement de tout ce qui venait d'«Occident», en particulier le «formalisme» juridique et philosophique. Sur la linguistique slavophile, cf. Gasparov, 1995. (retour texte)
(9) Cf. l'ambiguïté du terme allemand Formenlehre.(retour texte)
(10) «Predloženie», calque du latin pro-positio, peut se traduire aussi bien par «proposition» que par «phrase». Dans le travail de Potebnja, reposant fondamentalement sur l'analyse du rapport prédicatif, il semble que c'est bien de la structure de la proposition qu'il s'agit.(retour texte)
(11) Il est vrai que parfois il définit la prédicativité comme centré uniquement autour du prédicat, lui-même défini par son indépendance. Dans ce cas la prédicativité n'est plus un rapport, mais plutôt une absence de rapport. (retour texte)
(12) Potebnja, 1888, p. 76. (retour texte)
(13) On est tenté ici de faire un rapprochement avec un grand nom du positivisme évolutionniste en sociologie : l'Anglais Herbert Spencer (1820-1903). Ce contemporain de Potebnja élabore. à partir de prémisses idéologiques fort différentes (le libéralisme et l'utilitarisme) un réseau de métaphores qui ressemblent étonnament à la syntaxe évolutive de ce dernier : la loi du passage de l'homogène à l'hétérogène, de l'indéfini au défini, du simple au complexe. Pour Potebnja il y a apparition constante de formes nouvelles : «Le remplacement d'une forme simple par une forme complexe n'est pas une pièce rapportée sur un tissu ancien, mais la création d'une nouvelle forme de pensée» (Potebnja, 1888, I-II, p. 66). (retour texte)
(14) Mais qu'est-ce qu'une «tendance»? Doit-on prendre ce mot au sens statistique de causalité externe, qu'on mesure et enregistre, ou bien au sens biologique d'impulsion interne, «vitale»? (retour texte)
(15) Cf. Donellan, 1966. (retour texte)
(16) Potebnja : 1968, p. 60-61. (retour texte)


Retour au sommaire