Accueil | Cours | Recherche | Textes | Liens

Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne // Научно-иссдедовательский центр по истории и сравнительной эпистемологии языкознания центральной и восточной Европы


-- Г. ВИНОКУР : «Культура языка (Задачи современного языкознания)», Печать и революция, 1923, №5, стр. 100-111.


mots-clés :
Baudouin de Courtenay; Fortunatov; Saussure; Šaxmatov
crise de la linguistique; culture de la langue; dialectologie; machine; organisation; phonème; phonologie; type

résumé
Cet article programmatique soutient la thèse que la langue n'est pas un organisme, mais une organisation, et à ce titre, elle est susceptible d'être organisée par les spécialistes de la langue (les linguistes), en fonction d'un objectif : la «culture de la langue»

La grammaire historico-comparative est en crise : elle donne une explication individualiste des faits de langue. Pour l'école de Fortunatov (école de Moscou) seule existe la langue de chaque individu, la langue commune est une fiction. Or, pour que la langue existe, elle doit être comprise au moins par deux individus. La langue est donc un fait social. La langue est un moyen de communication, un «moyen d'échange de produits de l'activité psychique». La langue ne se réduit pas à un ensemble de sons, elle signifie. Malgré les différences entre les façons de prononcer le même son chez différents individus, ils sont capables d'en reconnaître le sens. Baudouin de Courtenay a introduit la notion de phonème comme «représentation du son dans la conscience de l'individu» (définition encore psychologiste).
Saussure explique la langue comme fait social grâce à la méthode statique (du point de vue de son système, ou organisation interne). La langue est un ensemble de sons signifiants. La phonologie est un système de sons doués de sens et accomplissant une fonction sémasiologique. Le phonème est un son social. Ne font partie du système de la langue que les faits qui possèdent une valeur sociale pour les «porteurs» d'une conscience linguistique donnée.

La linguistique doit être «utilitaire», c'est-à-dire avoir pour tâche l'organisation planifiée de la sphère de la vie culturelle qu'elle étudie.
Plaidoyer en faveur du rôle socio-politique de la science linguistique, qui doit apporter un fondement scientifique de à «l'édification socio-langagière» de la société. Le linguiste doit être un «technologue». La langue est une machine, faite d'innombrables vis et boulons. Le linguiste doit savoir la démonter et la remonter en changeant les pièces défectueuses, par exemple en sachant séparer les éléments productifs et formateurs de la «poussière linguistique» (Saussure). Le linguiste doit être un organisateur de la langue, qui est un système, une organisation, une machine.

Il y a plusieurs systèmes à l'intérieur d'une même langue selon la fonction qu'ils remplissent. Ainsi, la langue courante (razgovornyj), pratique, a une fonction totalement différente de la langue de la poésie, ou artistique (xudožestvennyj). La première accomplit une fonction communicative et nominative, alors que la seconde a une fonction poétique, ou esthétique. Dans ce cas, le système de la langue se présente de façon consciente (osoznannoj) au poète. Mais le linguiste-technologue doit s'intéresser avant tout non pas à la poésie, mais à un système linguistique qui par sa fonction ne se différencierait pas de la langue courante, tout en étant soumis à une évaluation consciente. Il s'agit de l'écrit non-littéraire (ne-xudožestvennaja literatura) : la langue des journaux, des revues, de la science, de l'administration, de la publicité. Cette langue a bien une fonction communicative et nominative, mais elle est orientée vers les éléments organisateurs. Par exemple un télégramme doit être écrit de la manière la plus condensée possible. Ici la langue est orientée (ustanovka) sur l'organisation, le système. C'est la langue de la presse qui présente le plus grand intérêt. Le journal est une «grande entreprise de l'industrie verbale, qui met chaque jour sur le marché de la consomation de masse une quantité énorme de produits linguistiques». La «technologie» doit y être mise au maximum en relief, les procédés de production verbale doivent être méchanisés, illustrés, concrétisés. Lorsqu'on saura mettre en évidence cet aspect mécaniciste du style journalistique, cette technologie verbale, on pourra résoudre les problèmes de la culture de la langue de masse, on pourra travailler à une pprise de conscience de la langue courante comme organisation.
Les linguistes doivent être des ingénieurs de la langue.


© Patrick Sériot

Retour au sommaire // Назад к каталогу