Febvre-11

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Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne // Научно-исследовательский центр по истории и сравнительной эпистемологии языкознания центральной и восточной Европы

-- FEBVRE Lucien : « Histoire et linguistique», Revue de synthèse historique, vol. 23, n° 2, 1911, p. 131-147.

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        Il y a quelques années déjà, nous examinions ici-même certaines manifestations d’un esprit nouveau, de méthodes et de tendances nouvelles chez les linguistes[1]. Manifestations particulièrement intéressantes pour les historiens, et notamment pour ceux que préoccupent les questions si obscures d’origine, de peuplement, de migrations : en l’absence de textes, ne leur faut-il point savoir s’ils pourront utilement compter sur leurs voisins ? Or, le mouvement que nous croyions saisir dès lors s’est-il continué ? Les possibilités de collaboration entre historiens et linguistes, entre historiens et dialectologues se sont-elles accrues ? Quelques travaux ont-ils attesté avec précision la fécondité de rapports si désirables? Sans autre intention, cette fois encore, que de fournir aux lecteurs curieux d’information générale un certain nombre de suggestions précises; sans aucun dessein, surtout, de passer la revue complète de manifestations fort nombreuses que nous n’oserions et ne saurions juger — évoquons devant nous quelques souvenirs de lectures récentes : ils répondront partiellement aux questions posées.
        Un linguiste, un dialectologue nous aidera dans cette tâche. Connu d’abord des spécialistes par une étude de géographie phonétique sur une région de la Basse-Auvergne, M. Albert Dauzat a composé un Essai de Méthodologie linguistique dans le domaine des langues et des patois romans[2] qui permet opportunément à tout esprit cultivé de s’initier aux procédés et aux espérances d’une science jeune, mais robuste et désireuse de vivre. Puis, dans le
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dessein d’atteindre un plus grand public, M. Dauzat s’est fait vulgarisateur. En deux petits volumes clairs, faciles et maniables, il a étudié la Langue française d’aujourd’hui et, plus récemment, la Vie du Langage[3]. Pour la promenade intellectuelle que nous projetons, ses livres nous seront d’aimables, d’utiles compagnons.

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        On sait l’intérêt que, de plus en plus, les linguistes semblent prendre à l’étude des patois ; on sait aussi comment, de mieux en mieux, ils conçoivent cette étude. En tête d’un travail récent et considérable sur la Dialectologie landaise[4] : « Ce livre, écrit AI. G. Millardet, est un essai d’histoire naturelle. Comme le botaniste parcourt la campagne, emportant dans sa boite les plantes qu’il a récoltées de ci de là et qu’il classe ensuite avec soin, l’auteur de cet ouvrage a recueilli, dans le pays des Landes, des mots, des formes et des phrases et les a réunis dans ce recueil comme dans un herbier. » Mais, de son côté, au cueilleur de mots voici le programme que trace M. Dauzat[5] : « Il s’installera dans un village, qu’il choisira de préférence loin du chemin de fer et de toute grande exploitation industrielle. Il se logera chez des paysans dont il partagera la vie ; il les suivra aux champs, dans la grange, dans la basse-cour; il vivra au milieu d’eux non en « Monsieur » mais en ami, pour leur inspirer confiance et les rendre familiers; il s’intéressera à leurs travaux, à leurs récoltes... Alors, il n’aura plus qu’à noter sans cesse... » Jules Renard, dans ses Histoires Naturelles, nous a conté la journée du Chasseur d’images : « Il saute du lit de bon matin et.ne part que si son esprit est net, son cœur pur, son corps léger comme un vêtement d’été... «D’une passion semblable, sinon d’un même style, nos dialectologues célèbrent à l'envi le Chasseur de Patois.
        Or, qu’au silence du cabinet ils préfèrent l’agitation de la ferme, qu’ils descendent dans la rue et même dans la basse-cour; qu’ils ne se bornent plus à feuilleter sur la table les pages de dictionnaires, de glossaires faits (et mal faits) par d’autres; s’il leur faut des herbiers pour la commodité, qu'ils prétendent du moins les fabriquer[
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eux-mêmes et sachent voir en vie, puis récolter sur place les plantes à dessécher: c’est une révolution ; elle ne va pas sans conséquences profondes. Les géographes, naguère, en ont connu une toute pareille; on sait de reste ce qu’ils y ont gagné, quelle masse de questions, partant d’idées neuves, ont surgi devant eux. Même gain pour les linguistes. Ils sont partis, ils sont allés dans les faubourgs et les villages écouter l’ouvrier ou le paysan ; ils ont voulu travailler à même la vie, sur la réalité mouvante du langage parlé — et la vie, la vie souveraine, qui brise les vieux cadres, a posé devant eux mille problèmes réels ; elle leur a montré l’action sur les parlers, le jeu incessant de mille influences, toutes proches ou très lointaines ; enfin, les poussant, sur des chemins encore vierges, vers les confins de sciences limitrophes, elle leur a fait, elle devait leur y faire rencontrer, soucieux de la vie humaine saisie dans son présent ou dans son passé — les historiens, les géographes ou même les sociologues.
        Aussi, dans la monographie bien faite d’un patois, qu’on ouvre aujourd’hui, simplement, le glossaire ; par exemple, dans cette Franche-Comté qui déjà possédait, avec le Glossaire de Bournois[6] un des modèles du genre, qu’on feuillette le recueil tout récent de M. F. Boillot[7] : liste des noms propres, des noms de famille, des sobriquets ; des noms de lieux aussi, de rues, de terroirs ; vocabulaire proprement dit avec des dessins explicatifs, des schémas simplifiés évoquant à nos yeux les objets d'usage local, précisant les sens, éclairant les explications ; riche moisson, dans les champs de folklore, de proverbes et de locutions, de formules et de devinettes, de contes même et de légendes : on est loin, bien loin des vieux recueils factices, encombrés de dissertations pseudo-grammaticales, où d’intrépides auteurs prétendaient classer le patois tourangeau, normand ou savoyard... En fait, c’est toute la vie, matérielle et morale, d’une communauté paysanne que nous restituent les glossaires modernes : incomparables documents pour les historiens des civilisations rurales — nous ne parlons pas ici au nom des sociologues, ni même des psychologues.
        Et puis, il n’y a pas que les glossaires. Toute monographie intelligente, toute monographie consciencieuse d’un patois français
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pose cent questions, dont la solution n’importe pas qu’aux seuls linguistes. Comment, par exemple, sous l’action de quelles forces les parlers locaux, tous issus du latin vulgaire parlé en Gaule au moment des grandes invasions, se sont-ils peu à peu diversifiés? Comment d’autres forces tendirent-elles, au contraire, à unifier cette multiplicité? quelle fut, à cet égard, l’action des langues plus littéraires, du latin d’abord, puis du français de Paris? quelle, la réaction des patois voisins, l’influence des petits centres de foires ou de marchés ? héritière de l’ancienne paroisse, la commune moderne est-elle bien, ou non, la « cellule linguistique »[8], l’unité de base dans la masse hétérogène des parlers? Questions spéciales de dialectologie sans doute; mais qui nierait leur intérêt pour l’historien? Suivre, dans un pays donné, les progrès d’abord lents du français ; noter à quelle époque — infiniment variable suivant les régions — l’influence du langage parisien se manifeste dans les textes locaux ; étudier de près les véhicules, les centres, les moyens d’une telle influence ; en Auvergne par exemple, dégager le rôle de Clermont et de son français régional[9]; noter, dans les patois encore sains, combien se fait plus rapide la marche de cette gangrène de cette contamination par la langue littéraire à mesure que l’exode rural se précipite, que la natalité diminue, que les voies de communication : routes, ponts, lignes ferrées se multiplient; démêler la part de tous ces facteurs : le service militaire obligatoire, la diffusion de l’enseignement primaire, le rayonnement de la presse quotidienne — n’est-ce pas écrire un beau, un riche chapitre d’histoire : histoire ancienne de la centralisation monarchique, histoire moderne de la centralisation capitaliste et industrielle ? C’est tout cela qu’implique, en réalité, la monographie d’un patois.

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        Aujourd’hui il est vrai, maints dialectologues critiquent avec vivacité la notion même de patois. Unité factice, professent-ils, « fausse unité linguistique » ; conception erronée, celle d’une commune, d’une paroisse qui serait restée, à travers les âges, le dépositaire fidèle d’un patrimoine latin : à l’étude du patois, ils
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opposent celle du mot[10]. Mais cette étude même, si vivante grâce aux atlas et aux méthodes de cette discipline nouvelle. : la géographie linguistique, dont nous avons noté l'avènement[11] — quel intérêt souvent n’offre-t-elle pas pour nous? L’opuscule manifeste de MM. Gilliéron et Mongin : Scier dans la Gaule Romane, nous l’a montré déjà. A M. Dauzat — qui n’accepterait pas dans leur totalité les conclusions des géographes linguistiques — empruntons deux ou trois exemples, assez typiques, de recherches sur des mots.

        Voici le terme de « paroisse »[12]. Dans la majeure partie de la France, il paraît que le latin parochia sous la forme parada pénétra dans la langue assez anciennement « pour suivre le sort du groupe cy des mots populaires — donc avant l’altération du c dans cette position ». En Auvergne par contre, la forme actuelle parotsa prouve indubitablement que parada n’a pénétré dans la langue du pays qu’au moment où le c était déjà fort ébranlé devant a, c’est-à-dire beaucoup plus tard que dans le reste de la France : vers le ixe siècle. Remarque intéressante : il est inutile d’en souligner la portée. Autre question. Dès le iiie ou le ive siècle, l’influence du latin savant sur les parlers locaux se marque par l’invasion d’une série de mots, apportés ou restaurés par les maîtres d’école, et qui ont formé des doublets ; elle se marque surtout, aux temps de la Renaissance Carolingienne, par l’incorporation, sous l’action du clergé, d’un nouveau contingent de vocables aux caractères nettement tranchés, à l’allure franchement savante, et dont la phonétique est en contradiction flagrante avec la prononciation du latin vulgaire. Or, pour prendre un exemple, nous savons que le mot huile, dans toute la France, est d’origine savante : Oleum, qui avait disparu de la langue, au moins dans son sens primitif, n’y serait rentré qu’au ixe siècle au plus tôt, sous sa forme classique qui a donné olé au midi, huile dans le Nord. « L’huile n’avait certainement pas disparu de la France depuis l’époque latine; comment la
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nommait-on dans l’intervalle? à quelle époque et sous l’influence de quelles circonstances économiques ou sociales le mot oleum a-t-il reparu dans la langue populaire, en chassant sur tout le territoire le ou les termes qui désignaient le même objet? » Sans la résoudre, M. Dauzat pose la question[13]  : avec sagesse ou témérité ? nous n’avons pas à le rechercher; avec ingéniosité en tout cas. Mais ce que nous voulons redire encore une fois, c’est quelle riche et curieuse contribution elles apporteraient à l'histoire de la culture française, les monographies des mots les plus vulgaires, les plus usuels, de ces termes si riches d’humble et profonde vie, qui servent à désigner les objets familiers, le matériel domestique, les actions quotidiennes. Espoir chimérique? Mais M. Meillet, dans une leçon d’ouverture[14], ne déclarait-il pas, en 1906 « que l’étude des mots ne peut se séparer de l’étude des choses désignée par les mots » ? Des linguistes, en Allemagne, en 1909, ont créé, avec le concours de quelques historiens une Revue au titre significatif : Wörter und Sachen[15]   — et c’est pareillement le litre d’une rubrique nouvelle, ouverte la même année dans le fascicule IV de la Zeitschrift fur romanische Philologie.[16] Il y a là des promesses qu’il nous faut retenir.

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        Des promesses... Mais des réalités présentes, n’y en a-t-il point? Sur un point tout au moins il semble que, depuis longtemps, l’accord s'est fait entre historiens et linguistes sur la possibilité, la fécondité d’une entr'aide mutuelle : nous voulons parler des questions de peuplement, soit en pays sauvages, habités par des peuples sans annales, soit en terres de vieille civilisation, mais aux époques troubles et reculées des grandes migrations et des invasions. Au Soudan par exemple, mis â part les Haoussas et les gens du Bornou, les populations actuelles n’ont que de vagues traditions sur leur origine et leurs migrations. Ne serait-il pas bienvenu, le linguiste qui, par l’étude des parlers, parviendrait à jeter quelques lumières sur un passé douteux et par exemple, à confirmer les traditions qui font venir du Nil les Baguirmis [17] ? Des études de ce type, il en paraît encore assez fréquemment; mais avec quelle prudence doivent-elles être conduites? Dans un cahier récent de la Deutsche Dialektgeographie — recueil destiné à l’étude des cartes de l’Atlas linguistique allemand de Wenker — un exemple très net en était apporté[18]. Il y a en plein domaine bas-francique, au Nord de la ville de Goch et au Sud de Clève une colonie palatine de trois villages, fondée là au milieu du xviiie siècle. Quelle était l’origine exacte des colons? Problème simple, semblait-il; ils avaient gardé leur langue à eux, bien distincte du parler de leurs voisins; il ne fallait que l’étudier, en dégager les particularités saillantes, puis rechercher dans le Palatinat le parler local qui serait le plus semblable... Un philologue, Böhmer, procéda de la sorte ; son enquête faite, il trouva trait pour trait, le dialecte des colons dans celui des habitants actuels de Kusel, au N. W. de Kaiserslautern, dans le Palatinat Bavarois : donc, ces colons provenaient de Kusel.
        L’erreur était complète. Des textes historiques révélèrent à Böhmer, sans contestation, que les émigrés des trois villages étaient originaires des environs de Kreuznach, que la ressemblance de leur dialecte avec celui de Kusel était illusoire et qu’elle ne
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prouvait rien. De fait, si l’on y réfléchit un peu, comment deux fractions du même groupe linguistique, séparées, dissociées l’une de l’autre, soumises dans des milieux différents à des influences toutes dissemblables, auraient-elles pu suivre la même évolution et se retrouver, après cent cinquante ans de séparation, en possession d’un même langage? Belle leçon de prudence et qu’il faut méditer.
        Encore s'agit-il là d'une question fort simple, et sur laquelle des textes ont permis de faire la lumière, de rectifier à point nommé les inductions hasardeuses de la linguistique. Pareille fortune ne se rencontre pas toujours ; ceux-là le savent, que préoccupe la répartition des populations barbares dans le domaine romain, lors des grandes invasions. Nombreux sont les érudits qui, depuis plusieurs années, se sont attaqués à tel ou tel point du problème, et par exemple, pour n’en citer qu’un, à la grosse question des noms de lieu en -inge ou -inges, -enges, -anges, -in ou -ins, -ens ou -eins, -ans. Ces noms abondent dans la nomenclature géographique de la France orientale et de la Suisse romande. D’où proviennent-ils ? Evidemment, du suffixe germanique -ing; ils désignent donc des établissements germaniques en terre gallo-romaine, et qui en dresse la carte, qui en étudie la répartition, dresse par là même la carte, étudie la répartition des barbares dans l’Empire.
        C’était la thèse, pour citer quelques œuvres, de Hans Witte[19], qui, examinant en Lorraine les noms de lieux fournis par les chartes antérieures au xie siècle, et ne considérant que leur terminaison, établissait que toutes les localités en ingen, comme celles en heim, hof, hausen, dorf, stadt, brunen, bach, etc., avaient été le siège d’établissements germains, tandis que les noms en acus, acum, iacum et dunum étaient restés les demeures des Gallo-Romains[20] Plus tard, c’était la thèse, également, de Schiber, qui lui aussi,
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préoccupé surtout de l'Alsace-Lorraine, essayait de distinguer les établissements des Francs de ceux des Alamans[21] ; celle de Philipon, dans un article, resté inachevé, de la Revue de Philologie Française[22], celle de Zimmerli, cherchant à préciser les limites linguistiques du Français et de l’Allemand en Suisse[23], ou de Stadelmann étudiant les noms de lieux en -ens du canton de Fribourg et des districts vaudois d’Avenches ou de Payerne[24]     : celle de Perrenot, qui étudiait dans le pays de Montbéliard les noms de lieux comtois en -ans ou en -ange et concluait à des établissements burgondes[25]; celle de Jaccard enfin, dans un essai de toponymie sur l’origine des noms de lieux, habités et des lieux-dits de la Suisse romande[26]. En dépit de divergences de vues sur les formes grammaticales exactes du suffixe patronymique d’où découlaient les noms étudiés, l'unanimité, on le voit, existait pleinement sur l’origine germanique de tous ces noms.
        Or, en 1908, dans la Romania, paraissaient deux copieux articles où, reprenant la question d’ensemble et attirant l’attention sur les vues antérieures d’un érudit Savoisien[27] E. Muret introduisait dans le bloc des noms envisagés une série de distinctions, séparait les noms en -ens, -enge(s) ou -ange(s), de ceux en -in(s) et -inge(s), et niant l’origine germanique de ces derniers, y reconnaissait des
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noms de personnes et des suffixes gallo-romains.[28] Déjà, peu avant, en 1906, M. Philipon, revenant sur son opinion première, avait montré dans un article de la Romania que beaucoup de noms de lieux, où on croyait reconnaître le suffixe germanique -ing, venaient en réalité d’un suffixe -incus, peut-être ligure. A nouveau, dans les Mélanges de Saussure, en 1908, M. Muret reprenait la question[29] et, dans la Romania, M. Philipon dressait contre sa thèse quelques objections[30]. Heurts et conflits, discussions et remaniements : voilà brisée l’ancienne unanimité et l’historien fort en peine, devant les divergences de linguistes qualifiés et sagaces. Est-ce donc une leçon de scepticisme que nous donne cette revue ?
        Non. De telles oppositions, de semblables controverses sont le gage même de la vérité qui de plus en plus, par approximations successives, sort des brumes et s’avance. Elles sont, en un sens, plus rassurantes pour nous que les accords trop faciles d’autrefois. Elles nous promettent un avenir plus sûr, où nous saurons enfin les limites possibles, les limites provisoires de nos ignorances et de nos certitudes. Elles sont la rançon peut-être, mais à coup sûr l’annonce, la promesse du progrès ; et si d’aventure elles nous mettent en garde contre les hypothèses trop vastes, les généralisations trop brillantes, les imaginations trop promptes faudra-t-il crier au mauvais service? Non pas qu’en un domaine où il y a tout à faire nous répugnions aux hardiesses fécondes. Dans un article de la Revue du Mois, M. Dauzat, tout dernièrement, s’efforçait de montrer quel secours pouvait apporter à l’histoire, l’étude critique des principales limites phonétiques qui séparent du domaine provençal le domaine français[31]. Partant de cette idée qu’entre les phénomènes ethniques et phonétiques[32], il y a lien manifeste et indis-
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cutable, et cherchant à éclairer les premiers par les seconds, il tire de l'observation de toutes les grandes limites entre le Français et le Provençal, cette conclusion d’allure paradoxale : qu’à latitude égale, dans le centre de la France, l’élément celto-latin était en proportion plus grande à l’Est qu’à l’Ouest; en d’autres termes, que l’Est de la Gaule fut moins germanisé que l’Ouest. Puis, très curieusement, il montre comment l’examen des anciens types d’habitation, de l'aire occupée par la maison gallo-romaine au toit presque plat, confirme de façon imprévue, mais frappante, cette intuition d’origine phonétique. Hypothèse échafaudée sur des hypothèses, terrain de « croulières » dangereuses et mouvantes: ce sont de belles témérités; mais elles ont leur valeur, leur valeur de « provocation » si l’on veut, de sollicitation aux recherches et aux trouvailles. En courant au mirage, ne risque-t-on pas, après tout, de plus découvrir qu’en restant immobile, oisif et sédentaire?

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        Du reste, ce n’est pas seulement par leurs conclusions propres, c’est par leur méthode que les travaux récents dont nous parlons méritent vraiment de nous intéresser. Lorsqu’on suit soi-même, de près, l'évolution de sa propre discipline, n’est-il pas curieux de voir à ses côtés le voisin — en l'espèce le linguiste connaître des illusions, abjurer des erreurs, lutter péniblement contre des préjugés que l’on a partagés jadis, comme lui et avant lui ?
        Reportons-nous par exemple à quelque cinquante ans en arrière. C’était l’époque où, dans le passé de l’ancienne France, un grand fait s’imposait à tous les historiens : l’existence, la réalité vivante de ces « provinces », si odieuses aujourd’hui à M. Armand Brette[33]. Du moment que la province apparaissait comme l’unité constitutive, l’unité de premier ordre du pays; du moment qu'elle semblait avoir été le groupement administratif, judiciaire, financier, militaire le plus puissant, le mieux caractérisé de la France, — on n'aurait pas conçu qu’à chaque province un dialecte distinct n’eût
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pas correspondu. Aussi, très simplement, l'existence de dialectes provinciaux était alors universellement admise. Des érudits pleins dé bonne volonté en étudiaient la grammaire, en dressaient le dictionnaire. Ainsi le travail linguistique paraissait une sorte d’annexe du travail historique et semblait s’inspirer de principes analogues.
        Mais tout changea bientôt. De même que les historiens à la notion de province, les linguistes s’attaquèrent à la notion de dialecte. Et en mai 1888, dans un discours célèbre prononcé à l’assemblée de clôture du Congrès des Sociétés Savantes[34], Gaston Paris déclara tout net : « Dans une masse linguistique de même origine, comme la nôtre, il n’y a réellement pas de dialectes. Il n’y a que des traits linguistiques, qui entrent respectivement dans des combinaisons diverses. » Chaque trait linguistique occupe d’ailleurs une certaine étendue de terrain dont on peut reconnaître les limites; « mais ces limites ne coïncident que très rarement avec celles d’un autre trait ou de plusieurs autres traits ; elles ne coïncident pas, surtout, comme on se l’imagine souvent encore, avec des limites politiques anciennes et modernes ». Et il concluait : « Tout le travail qu’on a dépensé à constituer dans l’ensemble des paniers de France des dialectes... est un travail à peu près complètement perdu. »
        Ainsi, plus de synthèse, des analyses; plus d’unités dialectales, des phénomènes linguistiques étudiés, monographiés isolément; chimérique, toute tentative pour tracer une limite nette, une limite « linéaire » entre la langue d’oc et la langue d’oïl, entre tel groupe de parler et tel autre : d’aucuns même, volontiers, trouveraient Gaston Paris trop peu radical et protesteraient contre son opinion que, si les limites des traits linguistiques « ne coïncident pas avec les limites politiques anciennes ou modernes », il en est parfois autrement pour les limites naturelles : montagnes, grands fleuves, espaces inhabités. M. Dauzat, par exemple, déclare « qu’il ne le croit pas en principe » et il soumet ses objections : « Les Pyrénées, dit-il, forment une limite dans leur partie centrale, mais non à l’Est. Et cependant, dans cette dernière région, il y a une limite, mais plus au Nord, entre Roussillon et Languedoc. Les Alpes neigeuses et escarpées ne constituent nulle part une limite linguis-
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tique, tandis que la minuscule chaîne du Forez en constitue une assez nette. » Faut-il dire que ces objections ne nous paraissent pas toutes également probantes, et qu’elles ont peut-être leur origine dans une conception trop linéaire de la limite naturelle? Si les Pyrénées, par exemple, font limite entre les parlera au Centre, mais non à l'Est, n’est-ce pas qu’elles ne sont en réalité une limite, une barrière naturelle qu’au Centre et non à l’Est[35]. .Quant aux Alpes, ce pays de montagne, les relations les plus naturelles et les plus fréquentes sont entre hautes vallées, sans distinction de versants[36].
        Mais laissons l’objection — d’autant que M. Dauzat n’est pas à court d’argument. Pourquoi, nous demanderait-il, le désert de la Cran, pourquoi les solitudes de la Sologne, les steppes des Causses, les Landes ne séparent-elles pas les parlers, n’en rompent-elles pas la continuité? Le désert de la Manche, l’estuaire de la Gironde font limite ; pourquoi non l’embouchure de la Seine, ou celle de la Loire? Autant de difficultés qu’il serait intéressant de chercher à résoudre ; mais, pour l’auteur, elles l’amènent à envisager le problème « sous son véritable aspect : la question ethnique ». La cause des évolutions phonétiques, écrit-il, nous la connaissons : « elle réside dans le changement de conformation des organes de la parole. Pourquoi le latin n’a-t-il pas évolué de la même façon à Paris, à Toulouse, à Madrid, à Florence? Parce que les habitants de chacune de ces régions avaient des organes vocaux dissemblables. Parce qu’ils n’étaient pas de même race. » Et reprenant d'ensemble la question : « Je souscris pleinement au jugement de Gaston Paris, lorsqu’il compare les parlers de France, dans leur bizarrerie, à une vaste tapisserie. Mais les tons ne se fondent pas sur tous les points en nuances insensiblement dégradées. Parfois, pour continuer la comparaison, on voit de larges touches aux teintes assez hpmogènes; parfois, au contraire, on remarque des
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heurts brusques, des transitions précipitées. Il n’y a pas de dialectes aux limites nettes ; mais on peut distinguer un certain nombre de régions linguistiques naturelles, caractérisées par la présence de plusieurs phénomènes importants...
        Singulière fortune, singulière attraction, en vérité, de cette notion de région naturelle dont un beau livre de M. Gallois a éclairci, comme on sait, les origines; mais surtout, parallélisme d’efforts remarquable chez l’historien et chez le linguiste, aux prises avec une réalité dont la complexité leur apparaît croissante et forcés de tenir compte, dans leur double désir de la classer en l’embrassant toute, d’éléments sans cesse plus riches et plus nombreux. Notions de province d'abord et de dialecte, d’unité provinciale et dialectale; puis, critique vigoureuse, analyse destructive, dissolution d’unités reconnues et proclamées factices; mais les éléments isolés dissociés, n’est-il pas possible et légitime de les recomposer en ensembles nouveaux? Et voici qu’apparaît, en linguistique comme ailleurs, une notion commode, compréhensive, séduisante — mais que d’autres, déjà, s’appliquent à critiquer...
        Faut-il d’autres exemples de cette parenté des attitudes intellectuelles chez les linguistes et chez les historiens ? N’est-il pas intéressant de voir nos voisins aux prises avec cette vieille, celte instinctive illusion de la permanence et de la continuité des phénomènes — avec cette illusion tenace d’une évolution toujours pacifique et sans heurts, sans chocs, sans traumatisme, que nous aussi nous avons bien connue ? On constate l’existence d’un mot, en latin, et, dans un parler français moderne, on rencontre son représentant phonétiquement correct. Comment ne pas croire d’abord que ce mot s’est simplement transmis de génération en génération? C’est d’hier seulement que les philologues sont en garde contre un tel préjugé; c’est d’hier que « la géographie linguistique, combinée avec l’examen des choses et l'histoire des choses »[37], en leur montrant que cette vue simple était une vue inexacte, leur a révélé la puissance et le rôle de l’emprunt. Mais y a-t-il si longtemps que
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le médiéviste a cessé de conclure, de similitudes extérieures et d’identités verbales, à l’origine romaine directe, à la transmission directe du IIIe ou du IVe siècle après J.-G. au XIIe ou au XIIIe, des libertés municipales dans les communes françaises — ou le celtisant, de l’existence actuelle des parlers bretons à la perpétuité sur le sol armoricain d'une race bretonne? Illusions pareilles et progrès identiques.

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        Concluons en deux mots. Qu’ils en aient tous ou non conscience, une évolution profonde s’accomplit dans les idées des linguistes — qui forcément, pour les historiens et pour les géographes, rend leurs études plus présentes et plus accessibles. Au lendemain de la publication des Mélanges de Saussure, nous rencontrions, dans le Bulletin de la Société de Linguistique de Paris[38] un témoignage tout spontané et bien intéressant du renouveau des études linguistiques : c’étaient quelques lignes de M. Havet, où se trouvait notée l’impression de vie, de jeunesse, de travail allègre et joyeux que donnent ces pages choisies de linguistes qualifiés.
        Le langage, écrivait M. Havet, le langage tel qu’il apparaît à travers un tel livre ressemble vraiment à un organisme vivant — non plus, comme jadis dans certains ouvrages, «à une collection d’anatomie ». Et il ajoutait : « Partout, on nous fait entrevoir derrière lui l’humanité dont il est l’œuvre, la pensée dont il est l'instrument. Les exemples sont tirés non plus des dictionnaires, qui mêlent tout, mais des documents directs. Dans toutes les questions d’origine, le point de vue évolution est substitué au vain point de vue création. La chronologie, lumière de l’histoire, devient aussi la lumière de la linguistique. L’histoire des mots enfin devient psychologique. » Eh oui, ce sont les nouveautés vivantes et fécondes d’aujourd'hui. N’en retenons qu’une seule : « Partout on nous fait, derrière le langage, entrevoir l’humanité dont il est l’œuvre, la pensée dont il est l’instrument. » Le langage, fait social: on sait sur ce point les beaux travaux de M. A. Meillet[39]. Comment,
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aujourd’hui, expliquerait-on les faits linguistiques à l’aide des seules considérations physiologiques et psychologiques? Le langage n'évolue-t-il pas dans un milieu social? Son objet n’est-il pas de permettre des relations sociales? N’est-il pas maintenu et conservé par ces relations mêmes ? Hier encore, dans un mémoire que nous n’aurons pas l’impertinente prétention de louer[40], M. Jules Bloch, par la discussion critique d’une enquête menée en pays tamoul montrait curieusement que la distinction des castes — distinction d’ordre social entre toutes — que « la division en Brahmanes, Sudras et impurs domine l’état linguistique du pays tamoul », comme elle domine les autres manifestations de la vie sociale: usages religieux, règles relatives au mariage, à la nourriture, au vêtement, répartition des métiers, distribution des habitations, etc. Confirmation bien nette, bien ingénieuse aussi parmi tant d’autres, d’idées qui de plus en plus se montrent bonnes et fécondes à l’expérience. Mais les limites des langues elles-mêmes, quelques restrictions, quelques précisions qu’il convienne d’apporter à cette affirmation, ne coïncident-elles pas avec celles des groupes sociaux? Si ces remarques sont justifiées — et elles le sont— on voit aisément quels liens de réciprocité doivent se nouer forcément et de plus en plus entre les linguistes, les sociologues et, dans la mesure où ils collaborent à l’étude des milieux et des relations sociales, les historiens et les géographes.
        Nous parlions tout à l’heure de l’emprunt. Qu’on lise à ce propos les premières pages de la thèse, parue en 1909, de M. A. Ernout sur Les éléments dialectaux du vocabulaire latin[41], ces éléments d’emprunt que la phonétique signale comme tels, mais dont seule l’étude des conditions géographiques, historiques et sociales du peuple romain peut expliquer l’introduction dans un vocabulaire primitivement homogène : qu’on suive, dans le premier chapitre de
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ce livre vraiment neuf, l’exposé des conditions historiques de l’emprunt à Rome, et de la manière dont, de tout temps et dès les origines, le parler de la ville s’est trouvé en contact étroit avec des parlers très voisins de lui, comme celui des paysans du Latium, et aussi avec des dialectes de même origine mais d'évolution différente : l’osque, l’ombrien, le sabin; le falisque : qu’on apprécie ainsi la justesse pénétrante d'une vue de M. Meillet sur la coïncidence de l’évolution linguistique, particulièrement rapide en latin, avec les changements, également rapides et profonds, qu'ont subis à Rome les institutions familiales, économiques, politiques et l’étendue de la cité même — peu de lectures sans doute peuvent donner plus net à l’historien le sentiment que, s’il n’a pas à s’improviser linguiste, il peut du moins trouver chez le linguiste, en maintes circonstances, plus qu’un auxiliaire, plus qu’un collaborateur indépendant : un éveilleur d’idées, un entraîneur.



[1] Febvre (L.), Histoire et Dialectologie, Rev. de Synthèse historique, t. Xll-3 (n* 36). juin 1906, p. 249-261.

[2] Paris, Champion, 1906, viii-295 pp, in-8.

[3] Paris, Colin, 2 vol. in-18, 1908-1910.

[4] Thèse de doctorat (Sorbonne) ; Introd., p. xi, Toulouse, 1910, in-8.

[5] Essai, p. 265-66.

[6]   Ch. Roussey, Glossaire du parler de Bournois (Doubs), Paris, 1894, in-8.

[7]   F. Boillot, Le patois de la commune de la Grand’Combe (Doubs), Paris, Champion, 1910, in-8.

[8] C'est la théorie de M. Dauzat (Essai, p. 3). Contre sa conception d’un isolement presque complet des anciennes communes, cf. les réserves de M. Bourciez (Revue Critique, 21 février 1898). Sur le fond même de la question, cf. plus bas.

[9] Dauzat, Essai, pp. 174 et 191.

[10] Cf. dans notre article antérieur : Histoire et Dialectologie, un texte, cité en note, de MM. Gilliéron et Mongin. Nous n’avons naturellement pas à entrer ici dans ces questions : notons simplement que d'un point de vue spécial, M. L. Gauchat, après avoir étudié minutieusement le parler de Charmey, un village assez isolé de la Gruyère orientale, a été amené à conclure, lui aussi, que L'unité phonétique dans le patois d’une commune — c’est le titre même de son travail — n'existait pas en réalité.

[11] Dans l’article cité. M. Gilliéron, tantôt seul, tantôt en collaboration a poursuivi dans la Revue de Philologie Française notamment, les intéressantes études de géographie linguistique qu’annonçait son premier opuscule.

[12] Dauzat, Essai, p. 178.

[13] Dauzat, Essai, p. 177.

[14] Meillet (A.), L'Etat actuel des études de linguistique générale, leçon d’ouverture du cours de grammaire comparée au Collège de France, lue le mardi 13 février 1906, p. 12.

[15] Wörter und Sachen, Kulturhistorische Zeitschrift fur Sprach- und Sachforschung. hgg. von R. Meringer, W. Meyer Lübke, J.-J. Mikkola, R. Much, M. Murko; Heidelberg, 1ère année, 1909 ; 2e année, 1910-1911.

[16] Elle a été inaugurée (t. XXXLII, 1909) par une note bien intéressante de Schuchardt, signalant, à propos de l’espagnol horcajo (confluent de deux cours d’eau), l’étrangeté de cette image de « fourche » attribuée à la réunion de deux lignes eu une seule, alors qu’ailleurs elle s'applique à la division d'une ligne en deux. Il y a différence, cependant, entre le schéma qui est celui d’une fourche — et le schéma qui est celui d'un confluent si on tient compte de la direction du courant. Mais cette différence nous échappe aujourd'hui, parce que notre éducation nous donne des aspects de la nature une représentation cartographique. Sch. donne des exemples de l’influence des représentations cartographiques sur l’expression des faits géographiques en allemand, — et il s'efforce de rendre compte de l’image de fourche appliquée aux cours d'eau par des remarques de « psychologie géographique », pourrait-on dire, faite sur certains indigènes d’Afrique. Remarques intéressantes; il est certain qu’il y aurait de curieuses études à faire sur les représentations géographiques et, en particulier, sur l'imagination topographique des barbares et des primitifs — simplement même des hommes du Moyen Age, d’après les chartes et les cartulaires. — Sur les localités assises auprès de confluents, et tirant leurs noms d’une semblable assiette (Confluentes, Condate, Interamnes, etc.) cf. deux notes de linguistes, toutes deux fort suggestives : l’une de Meyer-Lübke, dans les Mélanges Chabaneau (Erlangen, 1907, in-8) ; l’autre de Schuchardt, dans la Ztschr. für roman. Philologie, XXXII (1908), p. 77.

[17] Ce qu’a essayé de faire H. Gaden, dans son Essai de Grammaire de la langue baguirmienne, Paris, Leroux, 1908, in-8.

[18] Deutsche Dialektgeographie. Berichte und Studien über G. Wenkers Sprachatlas des D. Reichs, hgg. von F. Wrede, Heft 3, Marburg, 1909.

[19] Dans son ouvrage : Deutsche und Keltoromanen in Lothringen, nach der Voelkeruwanderung, Strassburg, 1891.

[20] Aucune conclusion à tirer, selon lui, des noms en villare, curtis, mesnil, mons, même lorsqu'ils sont unis à un nom propre germanique (Gerberti-villare, Gerbévillers ; Romarici-mons, Remiremont), on ne saurait conclure de la race du propriétaire baptisant la villa à la race des manants qui en exploitent le sol ; du reste, les personnages à nom germanique ne sont pas nécessairement d’origine germanique — et c’est pour cela que H. Witte agit prudemment en ne considérant que la terminaison des noms des lieux qu’il étudie, abstraction faite de la première moitié du nom. — Sur les noms en -acum, et la compilation récente de P. Skok, Die mit den Suffixen -acum, -auum und uscum gebildeten südfranzösischen Ortsnamen, Halle, 1907, in-8.

[21] Die fraenkischen und alemannischen Siedlungen in Gallien, besonders in Elsass-Lothringen, Strassburg, 1894, in-8. — Dans cette brochure, Sch. réfute la théorie suivant laquelle les noms en ingen seraient alémaniques.

[22] Le suffixe burgonde -inga dans la formation des noms de lieu: R. de Phil. franç. et de littér., t. XI (1897).

[23] Die deutschefranzösische Sprachgrenze in der Schweiz, 1899.

[24] Etudes de toponymie romande, Fribourg, 1902.

[25] Les Etablissements burgondes dans le pays de Montbéliard (Mém. Soc. Émul. Montbéliard, 1904). — On sait que l'auteur, établissant d’après ses calculs que 70 noms de la région étaient d’origine celtique et romaine contre 140 d’origine burgonde, voyait dans cette proportion de 1 à 2 une conséquence de l'occupation par les Burgondes des deux tiers des terres gallo-romaines : hypothèse ingénieuse sans doute, mais qui souffre bien des difficultés. — Du même auteur, cf. Les Alamans et les Burgondes dans la trouée de Belfort vers la fin du Ve siècle (Mém. Soc. Belfortaine d’Emul.., t. XXVII, 1908) — et, dans les Mém. Soc. Emul... Jura, 1908, la conclusion, avec carte, d'une grosse étude d’ensemble sur les noms de lieu en -ans, -ange dans la Franche-Comté, considérés comme anciens établissements burgondes, qui paraîtra l’année prochaine et la suivante dans les Mém. Soc. Emul. Doubs.

[26] Mém. et Doc. p. p. la Société d’Hist. de la Suisse Romande. 2e série, t. VII, Lausanne, 1906.

[27] M. Ch. Marteaux qui, dans un article de la Revue Savoisienne (Les noms de propriétés après le Ve siècle, R. S., 1900), avait montré qu’une partie des prétendus noms en -ingen de la Haute-Savoie pouvaient s’expliquer par des noms latins, des dérivés en -inius, incus, -anus et -anicus de gentilices et de cognomina romains.

[28] E. Muret, De quelques désinences de noms de lieux particulièrement fréquents dans la Suisse Romande et en Savoie : Romania, 1908.

[29] Le suffixe germanique ing dans la formation des noms de lieu de la Suisse Romande et autres pays circonvoisins : Mélanges de Saussure, Paris. Champion, 1908, in-8.

[30] Le suffixe -in, — ina en moyen rhodanien (Romania, XXXVIII, 1909).

[31] Les mouvements ethniques d'après les limites phonétiques ; Revue du Mois, t. XI, 1911.

[32] C'est-à-dire entre le langage et la race, responsable de la structure particulière des organes vocaux chez les hommes de même sang. Déjà dans son Essai, M. D. invoquait la race pour rendre compte de ce fait qu'en dépit de l’isolement des communautés, isolement à peu près complet selon lui, certains phénomènes linguistiques coïncidaient sur des aires très vastes. Cf. également plus loin, p. 143. Dans son article, il cite comme exemple d'une influence de race sur le langage la théorie bien connue d’Ascoli, selon laquelle I'ou latin a passé à l’u dans tous les pays de l’empire romain habités par des Celtes, et dans ceux-là seuls. Mais il n’ignore pas que beaucoup de linguistes n'acceptent pas cette théorie, et par exemple, pour prendre le dernier venu de ces « gens vétilleux », M. Philipon (L’U latin dans le domaine rhodanien, Romania, 1911).

[33] Cf. son petit livre : Les limites et les divisions territoriales de la France en 1789, dont nous avons ici même discuté les conclusions (R. de Synth., t. XVl-1, février 1908).

[34] Bull. de la Soc. des parlers de France, n° 1.

[35] Cf. Barré, L’architecture du Sud de la France, Paris, Colin, 1903, p. 246 : «La partie centrale des Pyrénées constitue une véritable barrière que franchissent seulement quelques sentiers, et ce n’est que dans le voisinage des côtes que le réseau routier se développe et qu’apparaissent les voies ferrées. » Cf. également Vidal de la Blache, Tableau de la France, Paris, Hachette, 1903, p. 355-356, et, sur le col du Perthus et le Roussillon, la monographie de Calmette et Vidal : Le Roussillon, dans la Rev. de Synth. Hist., t. XVIl-3, décembre 1908, p. 310 et passim.

[36] Vidal de la Blache, op. cit., p. 358 : « Dans les Pyrénées comme dans les Alpes, les nécessités de lit vie pastorale protestent souvent contre les séparations factices introduites par la politique s'inspirant d’une fausse géographie. »

[37] A. Meillet, leçon citée, p. 13. — Sur l’importance à ce point de vue des études de géographie linguistique, cf. la brochure citée de Gilliéron et Mongin : Scier dans la Gaule Romane, p, 24-25 : « Elle (la géographie linguistique) met en pleine lumière le danger couru par l’étymologiste, appuyé sur la phonétique pure : celui d’interpréter comme le produit d’une évolution autochthone régulière et en partant du latin une forme qui ne s'est implantée sur un point qu’au milieu du xixe siècle peut-être — une forme d’une romanité tertiaire ou quaternaire, immatriculée par les patois. »

[38] T. XVI-1, sept. 1909, p. LIV.

[39] Cf. notamment son étude : Comment les mots changent de sens (Année Sociologique, 1904-05), Cf. également, entre autres travaux du même auteur qui rentrent dans le cadre du présent article, son mémoire de 1906 : Quelques hypothèses sur les interdictions de vocabulaire dans les langues indo-européennes. Il y montre ingénieusement que l’étude des noms de certains animaux, l'ours notamment, atteste l'usage ancien du tabou chez les populations de langue indo-européenne. R. Gauthiot, dans un travail sur Les noms de l’abeille et, de la ruche en indo-européen et en finno-ougrien, a développé depuis des conclusions analogues (Mém. Soc. Linguistique Paris, t. XVI, 1910-11) et révélé l'usage d’un tabou portant sur le nom d’une bête non hostile, niais bienfaisante à l'homme. De plus, il a montré d’une façon fort intéressante comment l’étude du vocabulaire permet de reconstituer, avec une précision très appréciable, la technique de l’apiculture la plus primitive ; toute sa deuxième partie témoigne excellemment du profit que les linguistes peuvent retirer de la connaissance des choses passées : Wörter und Sachen.

[40] Castes et dialectes en tamoul (Mém. Soc. Linguistique de Paris, t. XVI, 1910-1911).

[41] Paris, Champion, 1909, in-8.