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Centre de recherches en histoire et épistémologie comparée de la linguistique d'Europe centrale et orientale (CRECLECO) / Université de Lausanne // Научно-исследовательский центр по истории и сравнительной эпистемологии языкознания центральной и восточной Европы

-- Patrick SERIOT : «L'un et le multiple : l'objet-langue dans la politique linguistique soviétique», Etats de langue (Encyclopédie Diderot), Paris : Fayard, 1986, p. 118-157.


Résumé
On étudie ici le discours sur la langue qui sous-tend la politique linguistique soviétique, pour dégager la conception de la langue qui rend pensable et possible cette politique. La langue doit être pensée sur le modèle de la représentation transparente, comme un instrument, comme une substance faite de mots, ce qui explique l'insistance sur la partie lexicale de l'intervention sur la langue.
Mais cette vision substantialiste de la langue favorise une conception de l'inégalité des langues, qui justifie l'idée de la supériorité intrinsèque du russe sur les autres langues de l'U.R.S.S. L'intervention normative sur la langue des autres, qui reproduit la métaphore organiciste de la greffe, tend vers ceci que les langues n'ont plus d'impossible, donc plus de réel.

Abstract
This article is about the discourse on language which underlies the Soviet linguistic policy in order to show the conception of language that makes that conception tenable and possible. Language must be conceived as straightforward representation, as a tool, as a word-compacted substance, which accounts for the insistance on the lexicon part of the intervention on the language.
But such a substantialistic conception of language does help towards a view of language unequality that justifies the idea of Russian being superior to the other languages of the USSR. Such normative intervention on the languages of others, reproducing the organist metaphor of grafting, would lead to languages lacking the impossible, therefore reality.
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Peut-on concevoir une politique linguistique ? La réponse soviétique à cette question est incontestablement affirmative. Construire les fondements d'une telle politique est précisément la tâche principale assignée à la linguistique en U.R.S.S. Comment doit-on comprendre ce rapport du linguistique au politique? Il nous semble que la politique linguistique soviétique actuelle (désormais en abrégé P.L.S.) est non seulement concevable, rationalisable, mais encore cohérente à partir d'un certain point de vue sur la langue, point de vue qui, tout à la fois, permet et impose une « intervention » humaine consciente sur la langue. Dans le discours que la P.L.S. tient sur elle-même on trouve un corps de propositions sur l'objet-langue dont va découler logiquement toute une série de conséquences concernant l'action sur la langue.
Les jugements les plus contradictoires existent sur la P.L.S. : « russification forcée » vs « adoption libre et volontaire du russe comme langue de communication transnationale » sont les termes d'une polémique constante entre détracteurs (étrangers) et défenseurs (soviétiques) de la P.L.S. (1). Nous n'avons pas pour objectif d'entrer dans cette querelle sans fin, mais de définir les contours épistémologiques de l'objet-langue dans la P.L.S. autour d'un point extrêmement sensible : le rapport du russe aux autres langues de l'U.R.S.S.
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En effet, si cette « politique linguistique » est si âprement controversée (2), c'est que, nous semble-t-il, on n'en retient souvent que l'aspect politique. Or l'enjeu politique de la P.L.S. reste insaisissable si l'on ne tient pas compte de l'épistémê proprement linguistique qui en est la condition de possibilité.
En exposant l'appareil conceptuel grammaticalo-linguistique et philosophique qui sous-tend et justifie la P.L.S., nous essaierons de définir quelle sorte de linguistique et de pratique linguistique est nécessaire au pouvoir politique et utilisée par lui dans l'entreprise de politique linguistique. Tout, dans la P.L.S., n'est-il en effet qu'une affaire de pure politique, ou quelque chose qui touche au plus profond de la langue y est-il en jeu ? Dans quelle mesure la langue est-elle une affaire d'État et la linguistique une réponse ou une incitation à une commande politique ?
Autrement dit, que faut-il que soit la langue pour que le pouvoir politique s'affirme capable de la contrôler et de la modifier ? Quel est le prix théorique à payer pour mettre en œuvre, en U.R.S.S., une politique linguistique?

1. L'être (la langue-reflet)

II importe de savoir, dans le slogan-programme stalinien : «les cultures, socialistes par le contenu, nationales par la forme», de quel côté se trouve la langue : forme ou contenu ?

1.1. La représentation

1.1.1. La transparence.


Dans les textes soviétiques actuels qui traitent de la P.L.S. (3), la langue est pensée sur le mode de la représentation, et le signe est le substitut de la chose. L'activité signi-
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fiante est une désignation de la «réalité objective», en quoi consiste l'opération de «nomination». La langue, nomenclature des choses, est ainsi pensée essentiellement comme secondaire par rapport à quelque chose qui lui est premier :

"Toute langue vivante est engendrée par la réalité et la sert" (Budagov, 1983, p. 4) (4) .

La langue, réalité dynamique, évolue et se perfectionne, tendant vers un idéal de parfaite transparence référentielle : on assiste ainsi, selon Budagov, à un processus de différenciation dans la langue : la thèse du perfectionnement des langues est fondée sur l'idée de l'autonomisation progressive du mot au cours de l'évolution de la langue, c'est-à-dire de son acquisition graduelle d'une indépendance contextuelle. Budagov en donne comme illustration «la révolution scientifique et technique, qui [crée] les conditions favorables pour un développement rapide de la terminologie, c'est-à-dire des mots isolés» (Budagov, 1983, p. 217). Le «perfectionnement» serait ainsi une disparition à terme du propre de la langue derrière le monde à nommer.
L'idéal de parfaite adéquation des mots aux choses est atteint dans la connaissance scientifique : dans le discours de la P.L.S., la science est une nomination adéquate du réel, et la marche de l'humanité vers la science est observable à travers le perfectionnement de la langue, dans une perspective cognitiviste :

"Les classifications d'objets, décelables dans les langues, présentent un immense intérêt du point de vue de l'histoire de la conscience humaine. Elles sont loin d'être un reflet adéquat de la réalité objective; autrement dit, elles ne sont pas scientifiques au sens où nous l'entendons. Mais elles ont été l'école dans laquelle la pensée humaine s'est formée en vue de futures généralisations et classifications scientifiques" (Abaev, 1970, p. 260).

On ne parle jamais, dans le discours de la P.L.S., de la «réalité» en termes de référence : la réalité est un donné immé-
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diat, connaissable en dehors de toute dicibilité. Le découpage de la réalité et le découpage de la langue sont ainsi deux systèmes coexistants, qu'on peut comparer et mettre en relation. Le «matérialisme» contenu dans le discours de la P. L. S dérive ici vers un réalisme au sens scolastique : le contenu, le sens préexistent à leur expression, qui n'en est que la représentation plus ou moins fidèle. Ce postulat réaliste implique qu'il existe un lieu extérieur au langage d'où l'on peut vérifier l'adéquation de la langue à la réalité, lieu privilégié à partir duquel va se manifester l'idée de maîtrise sur la langue.

1.1.2. La langue-instrument.

La P.L.S s'appuie sur une conception instrumentaliste de la langue : système neutre, la langue sert aux «gens» à «communiquer» (Budagov, 1983, p. 17, 250). Aucune éventualité d'équivoque, de mauvaise interprétation, d'incompatibilité de systèmes de représentation chez les locuteurs d'une même langue n'est jamais envisagée, si ce n'est en termes de mauvaise connaissance de la langue.
Tous les niveaux de la langue sont subordonnés à ce but instrumental :

"La spécificité de la syntaxe est déterminée par sa fonction : transmettre et exprimer les pensées et les sentiments des gens par les moyens qui sont à sa disposition (...]. Tout comme la langue dans son ensemble, la syntaxe se trouve toujours au service de l'homme lui-même, de ses pensées et de ses sentiments, de son aptitude à la communication" (Budagov, 1973, p. 7).

La langue étant un instrument, il s'ensuit que les «gens» ont une conscience extérieure de la langue et peuvent intervenir sur elle afin de rendre cet instrument encore mieux adapté aux fins de la communication : la cause première des changements linguistiques est «l'aspiration des gens à faire de leur langue, de son fonctionnement, un moyen plus adéquat pour transmettre leurs pensées et leurs sentiments » (Budagov, 1983, p. 127). La maîtrise de la langue et de son devenir est ainsi rendue possible d'emblée par l'instance subjective créatrice, antérieure et extérieure au langage, que sont les «gens» (ljudi).
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Représentation adéquate et communication transparente sont ainsi les deux premiers piliers sur lesquels repose l'édifice de la P.L.S.

1.2. La langue-mots

De quoi la langue est-elle faite ? Quelle matière en constitue la trame ?

1.2.1. La substance.

Le matérialisme prôné par le discours de la P.L.S. apparaît comme fortement substantialiste. La théorie saussurienne selon laquelle la langue est un système de valeurs négatives, différentielles, est considérée comme une thèse idéaliste (Budagov, 1983, p. 55) : dans la P.L.S. la langue a une existence «objective», faite de positivités, de substance :

" Les linguistes soviétiques sont guidés par la logique de la conception marxiste-léniniste sur la nature de la langue et ses fonctions sociales, par la reconnaissance du caractère premier de la substance linguistique et secondaire des relations existant dans la langue" (Berezin, 1977, p. 17).

Cette notion de substance va être fondamentale pour la problématique de gestion des emprunts (cf. infra, «Sciences de la vie et réel de la langue»).

1.2.2. Le lexique.

La substance de la langue est faite de mots, et c'est sur les mots que la P.L.S. travaille. Mais il s'agit avant tout des mots «pleins». Le lexique, en effet, est cette partie privilégiée de la langue qui entretient un rapport direct au réel :

"À la différence du système phonologique, qui repose entièrement sur des corrélations intralinguistiques, à la différence de la systématicité de la morphologie et de la syntaxe, qui résulte également, dans une certaine mesure, de corrélations formelles internes, la systématicité du lexique, à travers les significations lexicales, est liée à la réalité objective et reflète, même si c'est parfois de façon déformée, la systématicité du monde réel" (Abaev, 1970, p. 260).

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Il faut noter, dans ce passage, que le réel est préstructuré. Cette structure, antérieure au découpage linguistique, fonde la vision réaliste du rapport langue/réalité.
La P.L.S., philosophie réaliste, a besoin d'une linguistique du mot, pas de la phrase. C'est pourquoi on y trouvera de nombreuses références à V.V.Vinogradov, qui fondait son travail de linguiste sur une «théorie grammaticale du mot» (c'est le sous-titre de sa grammaire du russe : Grammaticheskoe uchenie o slove, Moscou, 1948), ou à Budagov, qui a œuvré à «réhabiliter la notion de mot» au détriment de celle de relation (cf. Budagov, 1983b, « Pour une défense de la notion de mot ») (5) .

1.2.3. Les mots nouveaux.

Dans le discours de la P.L.S., le lien entre la langue et la société se manifeste dans l'apparition de mots nouveaux. À mesure qu'apparaissent dans la «vie» des objets et concepts nouveaux naît le besoin de les nommer, ce qui provoque un enrichissement du lexique :

"Aujourd'hui, sous l'effet du progrès de la science et de la technique, ainsi que des changements sociaux qui l'accompagnent, provoquant un bouleversement radical de l'appareil conceptuel de nombreuses disciplines scientifiques et l'apparition de nouvelles branches du savoir, de nouveaux concepts voient le jour, ce qui augmente brutalement le besoin de nomination. Tout cela provoque ce qu'on appelle l'«explosion terminologique», c'est-à-dire l'apparition massive de termes nouveaux" (Azimov et al., 1975, p. 5).

Cette «explosion terminologique», cependant, peut revêtir un aspect «spontané » (stixijnyj, mot péjoratif), et les linguistes sont appelés à maîtriser et contrôler cet afflux de mots nouveaux :

"La tâche des linguistes consiste à transformer l'«explosion terminologique», qui revêt souvent un caractère spontané, en un processus contrôlé. Il convient de considérer la standardisation et l'unification de la terminologie comme l'une des tâches primordiales de la politique linguistique" (ibid.).
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On citera ainsi souvent en exemple :

"L'expérience positive de la Commission internationale d'électronique, qui a créé un dictionnaire multilingue de termes standardisés d'électronique" (ibid.).

Un travail administratif d'enregistrement-normalisation de la terminologie est ainsi entrepris dans chaque république soviétique :

"En 1976, l'Institut de langue et littérature de l'Académie des sciences de la R.S.S. d'Estonie, conjointement avec le Gosplan de la R.S.S. d'Estonie, a répertorié et normalisé les dénominations des professions et des fonctions des employés (plus de 8000 dénominations russes et estoniennes)" (Bajkova et al., 1980, p. 111).

1.3. De l'inégalité des langues

La conception de la langue comme reflet et comme stock de mots a pour corollaire une intense activité de comparaison des «qualités» respectives des langues. Il y a ainsi des langues :
— qui reflètent mieux que d'autres ;
— qui sont plus riches que d'autres.
Ces deux propositions sont à la base de l'argumentation massivement développée à l'heure actuelle sur la supériorité de la langue russe.

1.3.1. Le russe reflète mieux.

La langue, nomenclature des choses, peut être jugée d'après son degré d'adéquation des mots aux choses. Cette adéquation, pour le russe, est maximale :

"Savoir exprimer sa pensée de façon claire et précise est l'une des qualités essentielles qui sont requises de celui qui parle une langue, y compris le russe. Remarquons tout particulièrement, à ce propos, que l'immense richesse lexicale du russe, ses moyens expressifs, permettent de le faire toujours, dans toutes les occasions" (Shermuxamedov, 1975, p. 210).

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Il y a, en effet, en russe, un mot pour chaque chose:

"Parmi les nombreuses propriétés du russe normatif moderne (6) il faut dégager avant tout les suivantes :
— la capacité d'exprimer toutes les connaissances accumulées par l'humanité dans tous les domaines de son activité;
— une grande généralité sémantique, d'où il découle que le russe normatif trouve son utilisation dans toutes les sphères de la communication" (Filin, art. «Le russe», in E.D.R., 1979 ). (7)

1.3.2. Le russe est plus riche et plus puissant

"Le russe est une des langues les plus riches et les plus expressives du monde" (Shermuxamedov, 1975, p. 3).

Mais le russe a plus encore : il a plusieurs mots pour désigner la même chose.

"(Il possède] une richesse stylistique qui repose sur l'existence de plusieurs variantes pour désigner les mêmes unités de sens" (Filin, art. cit.).

Une linguistique du mot et de la substance s'oriente tout naturellement vers une comparaison des richesses lexicales des langues. D'où vient cet intérêt pour la richesse du russe, maître-mot de la P.L.S. ? Sur quels critères de mesure s'appuie l'affirmation que la langue russe est «riche» ? Il semble que l'origine fondamentale de cette notion (et en tout cas une source d'inspiration inépuisable pour les justifications de la P.L.S.) soit l'ouvrage de Vinogradov publié en 1945 : Velikij russkij jazyk («La grande langue russe»). 1945 serait ainsi la date détermi-
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nante à laquelle la langue grand-russe (velikorusskij jazyk) est devenue la «Grande langue russe» (Velikij russkij jazyk). Ce livre de Vinogradov nous semble injustement méconnu en Occident, car il est, à notre avis, infiniment plus déterminant pour la P.L.S. actuelle que l'opuscule de Staline Le Marxisme et les problèmes de la linguistique (1951). Le livre de Vinogradov, qui n'a aucun rapport avec la philosophie marriste, bien qu'il soit paru alors que cette doctrine était dominante, est à mettre en rapport avec le début du discours de la puissance en Union soviétique, consécutif à la victoire militaire. Mais ce que nous voulons souligner ici est que la supériorité du russe par sa «puissance» est présentée comme fondée sur des critères linguistiques intrinsèques :

"La langue russe contemporaine est un phénomène original, on peut dire unique, dans l'histoire de la culture mondiale. Les processus qui s'y font jour présentent un profond intérêt historique. En eux se reflète encore plus intensément la puissance créatrice de la langue russe" (Vinogradov, 1945, p. 166, cité notamment dans Shermuxamedov, 1975, p. 49).

À la limite, une linguistique du mot tendrait à démontrer qu'une langue analytique est plus «riche» qu'une langue synthétique. Il n'en est rien ici, car la richesse du russe est démontrée également par une autre particularité : sa richesse de flexion et de dérivation. Le russe et les langues slaves à flexion ont donc l'avantage de «résoudre plus facilement les ambiguïtés» qu'une langue analytique comme l'anglais, par exemple, avec sa «simplicité illusoire» (Kostomarov, 1975, p. 158-159). Ici encore, un mot fléchi est plus indépendant du contexte, donc plus directement signifiant, c'est-à-dire moins ambigu.

1.3.3. Marxisme et inégalité des langues.

La pratique des jugements de valeur, établissant une hiérarchie entre les langues, révèle une conception discriminatoire de la pluralité des langues, qui est un thème général de la grammaire comparée au XIXe siècle, au moins jusqu'à Schleicher. Or la caution fondamentale de cette conception se trouve sous le nom de «linguistique marxiste» dans le discours de la P.L.S. :

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"Tous ces jugements anti-historiques ont été et restent à l'heure actuelle non seulement erronés, mais encore dangereux : ils s'accompagnent habituellement d'affirmations démagogiques sur l'égalité totale de toutes les langues et chez tous les peuples. L'égalité génétique des langues est un fait indiscutable. Mais, cela va sans dire, ce fait n'exclut en aucune manière le degré divers de développement des différentes langues, car chaque langue est liée à toute la culture de son peuple, culture dont le niveau est toujours conditionné historiquement" (Budagov, 1983a, p. 66).

Et il ajoute, un peu plus loin (p. 99), à ce propos :

"Cette thèse est la base de la linguistique historique marxiste"(8) .

La langue reflète la réalité, qui est celle de la société qui la parle. Or chaque société a un certain degré de «culture». Il s'ensuit qu'en U.R.S.S. même

"le fonds lexical des différentes langues des peuples de l'U.R.S.S. reflète à des degrés différents le développement de la science, de la technique, de la culture matérielle et spirituelle des peuples de l'U.R.S.S." (Tumanjan, 1977, p. 66).

De ces considérations sur la richesse (lexicale et stylistique) du russe il s'ensuit qu'on doit considérer qu'il existe des «langues riches» et des «langues pauvres». On reconnaît là une problématique issue de la linguistique romantique et nationaliste, celle de la première moitié du XIXe siècle en Europe, celle précisément que connaissaient Marx et Engels dans les années 1850. Nous établirons donc comme hypothèse provisoire de travail, dans cette étude sur les fondements épistémologiques de la P.L.S., que l'argumentation de la P.L.S. pourrait bien être le prolongement direct de la linguistique romantique puis comparative, figée dans l'état que pouvaient en connaître Marx et Engels.

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Que la langue soit une représentation, voilà qui rappelle fortement le discours sur la langue à l'époque classique en Europe. L'analogie, cependant, n'est pas si simple, car l'objet-langue, dans la P.L.S., se sépare de celui de l'épistémê classique en ce point où l'on bascule, à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle, dans la linguistique romantique : pour la P.L.S., il n'y a pas d'universalité de l'esprit humain, mais des réalités nationales spécifiques. La langue, à ce point transparente qu'elle s'efface derrière le contenu qu'elle véhicule, en vient à s'assimiler à ce contenu. Elle est, dans la P.L.S., tout à la fois un discours et l'esprit du peuple qui la parle.

1.3.4. La linguistique romantique.

Tout comme chez Hegel, pour qui la langue est le «dépôt de la pensée», la langue, dans la P.L.S., est un trésor, un réservoir d'informations, le résultat de l'accumulation du savoir des générations successives. Parlant du développement des langues nationales, le linguiste ukrainien Beloded écrit:

"Cela découle de la conception de l'importance de la langue dans l'histoire de l'humanité, de son progrès, en tant que lien entre les époques historiques, en tant que trésor spirituel de l'humanité, conservant les réalisations de sa culture matérielle et spirituelle" (Beloded, 1972, cité dans Mel'nichuk, 1973, p. 123).

On retrouve ici la justification de l'attention presque exclusive apportée au lexique : si l'âme du peuple se lit dans son vocabulaire, c'est dans les mots et non dans la morpho-syntaxe qu'il conviendra d'en rechercher la manifestation ou d'en améliorer la représentation.
En effet, le vocabulaire d'une langue est directement, positivement, signifiant : le mot est «mis pour» la chose ou l'idée, y compris dans les dictionnaires. Tout mot, même employé «en
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mention», sera considéré comme fonctionnant «en usage». Ainsi Budagov explique que la relation du russe aux autres langues du monde est marquée par le «fonds humaniste de la partie du lexique russe la plus étroitement liée à l'histoire du développement de la culture russe, avec l'histoire de la société soviétique (Budagov, 1975b, p. 15)».
Il ne sert plus à rien, désormais, d'opposer la langue à la parole (9): le virtuel n'est que la somme de l'actuel, et non sa condition de possibilité. La langue-système est confondue avec la somme des œuvres littéraires écrites dans cette langue (10), ou même avec des productions langagières considérées comme particulièrement représentatives :

" Le russe est la langue de la première révolution socialiste au monde, la langue dans laquelle ont été écrites les œuvres immortelles de V.I. Lénine, la langue dans laquelle ont créé A.S. Pouchkine, L.N. Tolstoï, F.M. Dostoïevski, M. Gorki, A.A. Blok, V.V. Maïakovski, la langue dans laquelle ont retenti le premier Décret sur la Paix, les paroles du premier homme dans le cosmos" (Shermuxamedov, 1975, p. 4).

La langue-contenu est donc bien celle qui intéresse au premier chef le pouvoir politique qui, à intervalles réguliers, rappelle son rapport privilégié à la langue russe :

"Le monde maintenant est à l'écoute de la parole russe (russkoe slovo), car au XXe siècle c'est en russe que les meilleures paroles exprimant les attentes et les espoirs les plus chers de l'humanité, les paroles ensoleillées sur le bonheur de tous les travailleurs sur la terre, ont été prononcées pour la première fois" (Pravda, 29 novembre 1972, cité dans Shermuxamedov, 1975, p. 124).

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De la langue-reflet de la «réalité objective» on est donc passé à la langue-reflet d'une réalité exemplaire, et instrument de connaissance et de transmission d'un contenu... édifiant : le russe est la «langue du communisme» (cf. Kostomarov, 1975, p. 122) :

"Exceptionnelle est l'importance du russe pour l'éducation des travailleurs dans l'esprit de l'internationalisme. Déjà l'étude elle-même de la langue transnationale (11) est une puissante formation politico-idéologique, car elle élargit l'horizon social des gens, elle les aide à saisir plus pleinement et distinctement le sens des événements qui se déroulent dans le monde. La connaissance du russe aide à s'orienter dans les problèmes de la haute science, à comprendre toute la portée des processus et des événements les plus importants pour l'humanité. En apprenant la langue transnationale, les Soviétiques possèdent déjà largement la possibilité de participer à la grande bataille des idées qui se déroule dans le monde contemporain" (Isaev, 1977, p. 11).

C'est encore une fois dès 1945, dans le livre de Vinogradov, que cette idée-force du russe comme langue-contenu a été mise en avant, conférant à cette langue une «mission» d'un ordre particulier :

"Dans la nouvelle configuration étatique, la langue russe remplit la mission, lourde de responsabilités, de guide idéologique" (Vinogradov, 1945, p. 170, cité notamment dans Shermuxamedov, 1975, p. 50).

Qu'est-ce que la linguistique a à faire de la langue-contenu ? Le linguiste tchèque Jan Petr, qui collabore souvent aux revues centrales de linguistique en U.R.S.S., l'explicite ainsi :

"La tâche de la linguistique, qui s'appuie sur la sociologie marxiste, est de définir les faits de langue pouvant être utilisés de façon optimale dans le cadre de la révolution scientifique et technique et dans la lutte idéologique pour le renforcement de la conscience sociale socialiste" (Petr, 1985, p. 16).

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1.4. Le miroir du peuple

1.4.1. La nation.

La langue-contenu recèle en elle un élément essentiel à l'argumentation de la P.L.S. : son lien au peuple qui la parle. Les idées de Herder (1744-1803), pour qui il existait un rapport étroit entre la langue et le caractère national, sont souvent mises en avant (par exemple dans Budagov, 1983a, p. 60 ; Berezin, 1984, p. 24-25) pour justifier le rôle privilégié du russe comme moyen de communication transnational en U.R.S.S, : la Grande langue russe est la langue du Grand peuple russe :

"La puissance et la grandeur de la langue russe sont un témoignage irréfutable des grandes forces vitales du peuple russe, de sa haute culture originale et de son grand destin historique. La langue russe est unanimement reconnue comme la grande langue d'un grand peuple" (Vinogradov, 1945, cité dans Kostomarov, 1975, p. 81 sans indication de page).

La notion de « peuple » dans le discours de la P.L.S. est importante, car elle se trouve au centre d'une constellation de termes formant un ensemble confus, source perpétuelle de glissements qui ne sont pas sans conséquences sur la pratique de cette P.L.S.
Rappelons d'abord que la langue, dans la définition stalinienne de la nation (cf. Staline, 1978, p. 11 à 15), est une des composantes essentielles de celle-ci.
On aura donc une première équation peuple = nation :

"La langue est un trait essentiel et stable de la nation, la base de son activité sociale et laborieuse, la forme spécifique de la pensée nationale, de sa culture, de ses traits psychiques, de sa vie quotidienne. Comme un miroir elle reflète le passé et le présent du peuple avec ses joies et ses peines, ses échecs et ses succès. C'est sur elle que se fonde principalement le sentiment patriotique, la conscience de l'identité ethnique. [...] La langue incarne le lien le plus vivant, le plus dense et le plus solide qui rassemble les générations passées, présentes et futures du peuple dans un grand Tout vivant historique" (Kostomarov, 1975, p. 17).

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1.4.2. Peuple ou société ?

Le «peuple» est la réalité que la langue sert, c'est aussi la «société», ce qui fait dire à Budagov que la linguistique russe du XIXe siècle, parce qu'elle s'occupait du lien entre la langue et le peuple, était déjà «sociale» avant les autres (Budagov, 1975, p. 5).
En fait, on observe, dans les textes soviétiques traitant de la P.L.S., un flottement constant entre l'idée du «peuple» au sens socialiste (s'opposant à la bourgeoisie) et l'idée du «peuple» au sens romantique (s'opposant aux autres peuples, ou aux éléments cosmopolites et déracinés). Le peuple est tour à tour la partie et le tout, et la linguistique tour à tour sociale et romantique.
Il reste que, dans la P.L.S., c'est au nom de la «linguistique sociale» que domine la conception de la «langue du peuple tout entier». La relation langue/peuple est définie de façon circulaire : le peuple, un en son essence, est le critère d'unité de la langue, qui, elle-même, sert le peuple tout entier. Le peuple, entité non contradictoire et abstraite, n'est en tout cas pas la source des productions langagières « populaires » (cf. infra «Le purisme»). Le peuple fonctionne comme un lieu imaginaire où la «communication » entre des sujets interchangeables serait parfaitement transparente. C'est le même lieu de la «communauté linguistique» idéale et homogène que chez Saussure ou Chomsky. Mais, contrairement à la vision de la langue chez Saussure ou Chomsky, le peuple, dans la P.L.S., est une entité animée, douée de raisonnement métalinguistique, d'une conscience de soi lui permettant, par exemple, de perfectionner consciemment les moyens linguistiques dont il dispose.

1.4.3. Le procès sans sujet.

La relation des langues et des peuples en U.R.S.S., définie comme un «processus» de communication et de rapprochement constants, repose sur l'idée d'une sorte de loi naturelle. La propagation du russe est un processus naturel, qu'on doit encourager mais non imposer, et qui apparaît pour des «raisons objectives» :

"C'est celle, parmi les langues nationales, qu'il est plus avantageux et plus facile de connaître à la majorité de la population, pour des raisons historiques, économiques, politiques et culturelles objectives, qui est apte à devenir l'instrument unique de communication. En Russie c'est le russe qui, comme l'avait prévu V.I. Lénine, pouvait et devait devenir cette langue" (Kolesnik, 1977, p. 21).

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Dans ces processus sans sujet ni cause, trois motivations néanmoins font apprendre le russe aux non-Russes :

— l'amour :

"O grande langue russe ! Je me tiens devant toi à genoux : adopte-moi et bénis-moi !" (Effendi Kapiev, écrivain lak, cité dans Gamzatov, 1983, p. 247).

— l'aspiration :

"Dans les premières années du pouvoir soviétique, les larges masses de la population autochtone du Kazakhstan ne connaissaient pas encore le russe. Cependant la majorité des habitants aspirait consciemment à l'étudier. Une grande aide désintéressée fut apportée à la population non russe des républiques par les professeurs russes dans l'étude de la langue russe" (Xazanov, 1980, p. 9).

— le besoin :

"À cette époque (le milieu des années trente), la vie elle-même a montré le besoin croissant qu'avaient les peuples non russes de connaître la langue russe. Prenant en considération ce besoin, dans un grand nombre de républiques on prit la décision de créer les conditions favorables pour satisfaire plus pleinement les besoins de la population de bien connaître le russe" (Guboglo, 1984, p. 63).

1.5. La langue-corps

Que la langue soit un ensemble de mots fonde la possibilité d'une politique lexicale, mais favorise aussi une attitude puriste. Ainsi, de la vision romantique de la langue et du peuple vont naître deux conséquences : la fascination de l'unité, la recherche de l'identité.

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1.5.1. L'un et le multiple.

Dans le discours de la P.L.S., la multiplicité des langues est un fait, mais un fait négatif, obstacle à la communication transparente :

"Chaque langue a sa valeur en tant que manifestation de l'inépuisable génie créateur de l'Homme, témoignage et élément de préservation de la culture originale des peuples. Mais, en même temps, que de difficultés la multiplicité des langues a-t-elle apportées aux hommes ! Combien d'énergie et de temps le monde contemporain dépense-t-il dans l'apprentissage des langues et les traductions ! Combien de malentendus sont nés et naissent du fait que les hommes ne se comprennent pas !" (Kostomarov, 1975, p. 5).

On trouvera donc en filigrane l'idée d'une langue mondiale future que parlera l'humanité enfin délivrée de ses divisions. Cette idée, cependant, qui était un thème constant chez Marr, n'est plus évoquée que dans la perspective d'un avenir éloigné. Mais elle est utilisée pour justifier la P.L.S. actuelle, présentée comme le modèle d'avenir des relations entre langues sur la terre :

"Dans le monde actuel, divisé en fractions antagonistes, aucune langue importante ne peut devenir un moyen unique de communication, une langue commune de coopération de tous les peuples, et encore moins une deuxième langue maternelle. C'est pourquoi le processus d'évolution des langues en U.R.S.S. est précisément le prototype de la solution à ce problème pour le monde futur, libéré des contradictions du capitalisme" (Kostomarov, 1975, p. 69).

On peut dire ainsi que les relations entre langues en U.R.S.S. sont actuellement ce que seront les relations entre langues dans la société communiste mondiale réalisée, car l'U.R.S.S. est en chemin sur la construction du communisme, et donc en avance sur les autres pays.
Il faut noter que la conception même de cette langue mondiale commune a évolué dans la P.L.S. Dans les années vingt, on insistait sur la nécessité d'utiliser une langue artificielle (chercher à imposer une langue nationale existante étant le propre des «puissances impérialistes» : cf. Drezen, 1925, p. 14, où l'on présentait un programme d'espérantisme révolutionnaire). En 1968 encore, E. Svadost envisage la création ex nihilo d'une lingua
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franca internationale, qui ne peut être une langue existante, ni résulter de la convergence des langues. À l'heure actuelle, on fait valoir plutôt le fait que le russe est déjà devenu une langue de communication transnationale (en U.R.S.S.) et internationale (pour les pays de la communauté socialiste).
Cette lointaine langue mondiale commune, quoi qu'il en soit, ne serait que l'aboutissement d'un processus naturel, au siècle de la «révolution scientifique et technique», de diminution du nombre des langues parlées sur la planète :

" Notre pays refuse l'assimilation forcée de quelque langue que ce soit ou de ses locuteurs. Cela, bien sûr, ne veut pas dire que nous freinons les processus, qui se font jour de façon naturelle, d'adoption volontaire des langues des grandes nations et ethnies socialistes par les petits groupes de personnes qui parlent des langues non écrites. Le développement de la révolution scientifique et technique et l'évolution sociale dans le monde entier aujourd'hui n'entraînent pas une augmentation du nombre des langues, mais leur diminution, par l'extinction progressive des langues non écrites des petites ethnies" (Axrieva, Xasamov, 1976, p. 133).

Cette vision finaliste de l'histoire, où l'on va du multiple vers l'unique, est apparemment un renversement de la problématique babélienne. C'est pourtant le même mythe de l'unité transparente qui y est à l'œuvre, à ceci près que l'Age d'or est à venir.
Il est « naturel », également, qu'à l'intérieur du même peuple-parlant les différences s'effacent. Alors que la linguistique marriste ne pouvait déboucher que sur la diversité, la contradiction, les clivages sociaux, la linguistique de la P.L.S. actuelle tient un discours unanimiste. La révolution scientifique et technique produit une «érosion» des dialectes (Azimov et al, 1975, p. 4), et des ouvrages se réclamant de la linguistique sociale affirment que:

" À l'époque du socialisme les patois meurent (...]. Les jargons étaient engendrés par la division de la société en classes. Ils disparaissent rapidement, et ne présentent plus d'intérêt que pour les linguistes" (Filin, art. cit.).

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L'extinction des « dialectes sociaux » que sont les jargons et argots, considérés comme des «parasites» (Bragina, 1976, p. 61), débouchera alors sur le fait que «vraisemblablement, en fin de compte, la langue normative deviendra le moyen unique de communication de toute la population» (Filin, art. cit.).
C'est pourquoi on trouve dans le discours de la P.L.S. une telle insistance sur l'unité et l'homogénéité de la langue parlée par le peuple tout entier en U.R.S.S., contrairement à des langues comme l'anglais, par exemple, avec ses variétés «nationales» :

"II faut dire avec détermination qu'il n'existe pas de «variantes nationales du russe», il n'y a qu'infractions à ses normes, divers degrés dans la maîtrise du russe, il n'y a que des phénomènes d'interférence des langues maternelles des locuteurs ; il faut supprimer ces interférences, élever le niveau de la qualité du russe, ce qui doit être au centre des préoccupations des spécialistes russistes. Le russe comme moyen de communication transnationale, ce n'est pas un ensemble de «variantes nationales du russe», c'est la même langue russe dans sa réalisation normative, qui fonctionne comme moyen de communication pour tous les locuteurs de cette langue" (Ivanov, 1984, p. 40) (12) .

1.5.2. Le purisme.

Le thème de l'unité est lié à celui de l'identité. Il faut protéger le russe contre deux sortes de dangers : la souillure par les mots vulgaires et l'abâtardissement par les mots étrangers. On doit, en effet, dans la P.L.S., distinguer la «langue du peuple» de la «langue populaire». Les linguistes sont invités à lutter contre l'usage des mots vulgaires, argotiques et provinciaux, qui «privent la langue de sa beauté, de sa force et de sa logique» (Beloded, 1975, p. 5) (13) . Dans ce besoin de défense de la langue maternelle et de son intégrité, domine la métaphore de la pureté et de la souillure (chistota, zagrjaznenie), qui s'inscrit dans le cadre d'une prophylaxie sociale applicable à la langue :

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"C'est d'une façon nouvelle que résonnent maintenant les paroles prophétiques de M. Gorki, qui appelait à lutter pour la pureté de la langue russe. Rappelons ces paroles : «Parmi les tâches grandioses de l'édification d'une culture nouvelle, d'une culture socialiste, figure la tâche consistant à organiser la langue, à la débarrasser de la pacotille parasitaire [...]. La lutte pour la pureté, pour la justesse sémantique, pour la netteté de la langue, est une lutte pour un instrument de culture. Plus acéré est cet instrument, plus il se manie avec exactitude, et plus il est victorieux.»" (M. Gorki, Œuvres compl., t. 27, p. 169-170, cité dans Shermuxamedov, 1975, p. 204).

La prophylaxie sociale a donc bien pour but la défense d'un organisme, puisque les atteintes à ce corps sont désignées comme étant de nature pathologique : B.S. Shvarckopf («Bureaucratismes dans la langue», E.D.R., 1979) dénonce la «dégradation» de la langue comme une «maladie».

2. L'intervention (de la langue-produit de la société à la langue-organisme)

Un thème majeur est resté inchangé depuis que le rapport de la langue et de la société a été mis au premier plan dans les études de linguistique en U.R.S.S. (14) : c'est celui de la maîtrise par «le Prolétariat» (années trente), puis par «l'Homme» (P.L.S. actuelle) de la langue et de la pensée. Ce thème de la maîtrise, qui fonctionne comme un maître mot, s'autorise de la caution de Marx et Engels :

"L'évolution sociale contemporaine, la révolution scientifique et technique confirment l'immense importance sociale et théorique de la conclusion de Marx et Engels qui écrivaient, à propos de la langue : «II est bien évident qu'un jour les individus prendront totalement sous leur contrôle ce produit de l'espèce»" (Marx et Engels, L'idéologie allemande. Œuvres complètes, éd. sov., t. 3, p. 427, cité dans Azimov et al., 1975, p. 4).

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Cette thèse de Marx et Engels a donné lieu, en U.R.S.S., à d'innombrables commentaires, exégèses et répétitions ; elle est à la base des déclarations de principe sur la possibilité et le devoir de contrôler la langue :

" La linguistique contemporaine, dont le travail est guidé par les thèses du parti, qui traduisent l'expérience de construction du communisme et reflètent les besoins des travailleurs de l'État soviétique multinational, a pour tâche d'élaborer les principes d'une intervention active, consciente et finalisée de l'homme dans l'évolution spontanée de la langue : mise en place d'une politique linguistique, définition des voies et des perspectives de développement de chaque langue prise isolément et de toutes les langues dans notre pays" (Kolesnik, 1977, p. 18).

Nous essaierons maintenant de voir quelle vision de la langue sous-tend le discours de la maîtrise.

2.1. L'Histoire, la société et la loi

II faut bien voir avant tout que la question clé, ici, sera le rapport de la langue à l'Histoire. Le discours de la P.L.S. hésite en effet entre deux conceptions de ce rapport:
a) la langue est un pur produit social, son évolution repose sur une causalité essentiellement externe, donc toute action sur la langue est a priori licite et possible (maîtrise de l'Histoire) ;
b) la langue est un organisme, son évolution lui est propre, mais peut être influencée, modifiée ou accélérée (maîtrise de la vie).
La P.L.S. repose tour à tour sur ces deux visions de la langue comme produit culturel ou produit naturel, ce qui va permettre une différence de traitement théorique entre le russe et les langues non russes, par une oscillation constante entre ces deux pôles que sont le procès sans sujet («les processus objectifs de l'évolution et du perfectionnement des langues») et le volontarisme («l'intervention active et consciente»).

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2.1.1. L'Histoire.

La P.L.S. professe un anti-saussurisme déclaré: l'objet de la linguistique n'est pas la langue «envisagée en elle-même et pour elle-même» :

"Suivant en cela la théorie marxiste-léniniste, nous partons du primat du social sur la langue et la pensée, considérant ces derniers comme des produits de la société" (Azimov et al., 1975, p. 3).

La langue étant un produit de la société, elle en suit l'évolution et le progrès, dans une conception évolutionniste où l'Histoire est assimilée à une genèse, à une chronologie dont la révolution scientifique et technique est le moteur. Le progrès de la langue est parallèle au progrès de l'humanité en général : le temps, dans le changement linguistique, est l'accumulation du travail des générations successives d'un peuple sur sa langue. Par exemple Kostomarov (1975, p. 167) écrit :

" Les générations de Russes, en utilisant leur langue, en l'enrichissant et en la perfectionnant, ont introduit dans ses formes, ont reflété dans ses mots et groupes de mots leur nature, leur histoire, leur poésie et leur philosophie".

2.1.2. La théorie des fonctions sociales.

À partir de la fin des années cinquante, la P.L.S. s'appuie sur une théorie des «fonctions sociales» des langues, développée essentiellement dans les travaux de Ju. D. Desheriev. Il s'agit des «sphères d'emploi» de la langue : selon qu'elle est utilisée uniquement dans la conversation quotidienne ou également dans l'enseignement, dans la littérature, à la télévision, une langue remplira un nombre plus ou moins grand de fonctions sociales. II est ainsi légitime, dans le discours de la P.L.S., de comparer les langues selon l'étendue de ces fonctions sociales :

"La quantité minimale de fonctions sociales est remplie par les langues parlées dans un seul village. La quantité maximale, dans les conditions de notre pays, est remplie par la langue russe comme langue de communication transnationale" (Tumanjan, 1977, p. 59).

Sur ces bases se construit le raisonnement qui, dans la P.L.S., permet d'opposer le russe aux autres langues de
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l'U.R.S.S. Si, pour le russe en effet, la mise en évidence des fonctions sociales relève de l'ontologie (objet d'un constat), pour les autres langues elle relève plutôt de la déontologie (objet d'une intervention ou d'une création). Dans la P.L.S. les linguistes ne font qu'enregistrer le fait que le russe «est devenu» ou «est» la langue de communication transnationale, expression qui sert de désignation au russe :

" La langue de communication transnationale, dans la réalité de l'Union soviétique, est la langue de l'intercommunication (vzaimoobschenie), de la coopération fraternelle et de l'aide mutuelle, volontairement choisie par tous les peuples. Ses caractéristiques principales sont les suivantes :
a) elle est utilisée par tous les peuples de l'U.R.S.S. dans la fonction de langue de communication transnationale ;
b) elle remplit des fonctions sociales que ne peut remplir aucune des autres langues représentées dans notre pays ;
c) elle est la langue la plus répandue en U.R.S.S. ;
d) elle ne jouit d'aucun privilège juridique par rapport aux autres langues" (Desheriev, 1966, p. 10).

En revanche, les linguistes sont appelés à «intervenir» lorsqu'il s'agit de modifier (augmenter ou diminuer) le nombre et la répartition des fonctions sociales des langues non russes. Le travail des linguistes aura donc à se situer dans cette dialectique du constat et de l'intervention, de l'être et du devoir-être : les langues diffèrent parce que, objectivement, elles ont des fonctions sociales différentes, mais en même temps ce sont précisément les fonctions sociales qui se prêtent le mieux à l'intervention. Il y a, par exemple, intérêt à diminuer les fonctions sociales des «petites langues», conformément aux «intérêts» des petits peuples eux-mêmes :

"On doit souligner l'importance qu'à eue la création d'alphabets pour 60 peuples anciennement sans écriture, une partie desquels, par la suite, abandonna l'écriture dans sa langue maternelle (les Tsakhours, les Routouls, les Yazgoulamis (15) et autres). Dans la troisième période (les années 40-60) on observe l'aspiratîon des petits peuples des républiques et régions autonomes, des districts nationaux, à diminuer les fonctions sociales des langues écrites locales (abandon de l'écriture dans la langue maternelle, demande d'enseignement en russe ou dans une langue normative de grande nation à l'école primaire et secondaire, élargissement de l'enseignement du russe, etc.)" (Tumanjan, 1977, p. 61).

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Le degré d'intervention dans les langues non russes dépend étroitement de la place occupée par ces langues dans la hiérarchie administrative du découpage territorial. La P.L.S. est aussi une gestion administrative des fonctions sociales des langues : la langue normative de la «population autochtone» d'une république fédérée a ainsi plus de fonctions sociales (dans l'enseignement, y compris supérieur, dans la presse, dans l'édition politico-idéologique) que celle d'une république autonome, qui elle-même en possède plus que celle d'un district national.
Cette hiérarchie est expliquée dans la P.L.S. par le fait que les fonctions sociales sont un phénomène superstructurel. Mais il faut rappeler qu'elle est une conséquence du découpage et de la délimitation des «peuples» et des «langues normatives», découpage qui a, lui, une histoire. Ainsi le kirghiz ou l'estonien ont plus de fonctions sociales que la langue tatare, non point parce qu'ils auraient un plus grand nombre de locuteurs (les Kirghizes sont deux millions, les Estoniens à peine un million, alors que les Tatares sont six millions), mais parce que ce sont des langues de républiques fédérées, tandis que le tatare est la langue d'une république autonome (cf. Fabris, 1980, p. 120).
Il reste que, nous semble-t-il, la théorie des fonctions sociales présuppose une société transparente à elle-même, où différents «styles fonctionnels» coexistent à l'intérieur d'une même «langue», comme variantes fonctionnelles d'un même code, permettant une communication parfaite dans une société sans faille (cf. Sériot, 1982).

2.1.3. La loi.

Les linguistes, dans le discours de la P.L.S., ont avant tout des tâches pratiques à accomplir, à la différence des linguistes d'avant la Révolution qui étaient des «savants de cabi-
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net». La linguistique est ainsi partie intégrante de la P.L.S., ayant à garantir la planification (planirovanie), le contrôle (upravlenie) et la prévision (prognozirovanie) de l'évolution des langues et de leurs rapports en Union soviétique.
Cette possibilité d'action des linguistes sur la langue repose sur l'inférence suivante : la connaissance des «lois» de l'évolution historique de la société permet la maîtrise de révolution elle-même. Le matérialisme tend alors à être une ontologie de la matière, et l'homme, par la connaissance scientifique, peut s'en rendre maître :

" La sociolinguistique soviétique, s'appuyant sur la science marxiste-léniniste de la société, possède un immense avantage sur les courants sociolinguistiques non marxistes, en ce qu'elle oriente son activité conformément aux lois objectives d'évolution de la société" (Filin, 1977, p. 7).

Si le devenir de la langue est à la fois un processus objectif et un processus maîtrisable, on pourra alors avoir une double justification de la différence des places accordées au russe et aux autres langues, selon que l'on insiste sur l'un ou l'autre de ces deux aspects. Mais ce double discours ne recouvre pas entièrement l'opposition russe/non-russe. En effet, de la règle-régularité à la règle-règlement, l'espace est étroit qui permettrait de distinguer, dans le rapport du linguiste à la langue, l'établissement de «lois» fondées sur l'observation ou sur l'intervention. La «normalisation» de la langue, à l'inverse de ce qui, en Occident, fonde le passage de la grammaire à la linguistique, est ainsi partie intégrante du travail du linguiste, y compris sur le russe normatif :

"Bien sûr la norme (literaturnaja norma) de la langue est mobile et dynamique. Ce qui hier encore n'était pas la norme peut aujourd'hui devenir norme. C'est pourquoi la revue Russkaja rech' doit réagir avec finesse au processus même d'évolution de la langue et en tenir compte dans ses indispensables recommandations : «Cela est admissible, mais ceci, pour le moment, n'est pas admis, ou ne peut en aucun cas être admis» (de tels cas ne sont pas rares). Le partage entre les changements conséquents et non conséquents de la norme doit être fait sans défaillance, mais toujours avec beaucoup de finesse. De telles « ingérences » dans le cours objectif du développement de la langue ne peuvent jamais devenir dangereuses pour la langue si les recommandations s'appuient sur une réelle prise en compte des lois de son évolution. Ce n'est pas un hasard si l'intérêt pour le problème de la planification linguistique s'accroît dans le monde entier" (Budagov, Bragina, 1975, p. 138).

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2.2. Le discret et le continu

La langue normative. Si la P.L.S. est possible, c'est qu'elle concerne une variante très particulière de la langue : la langue normative (literaturnyj jazyk), qui est à la fois source et but de l'action de la sociolinguistique en U.R.S.S.
La langue normative est seule soumise à l'influence normalisatrice de la «société», c'est-à-dire des individus :

"Il va de soi que les langues normatives sont soumises à l'action de la raison et de la volonté des hommes qui les parlent" (Budagov, 1983a, p. 242).

Les autres variantes de la langue nationale, telles que la langue familière, restent pour l'essentiel en dehors de tout contrôle (cf. Chanturishvili, 1980, p. 80). La langue normative, fondée sur l'usage écrit mais comportant une variante orale, s'oppose à l'idée de «langue standard» (Budagov, 1977a, p. 177), et est une partie de la langue nationale. Néanmoins, selon qu'il s'agit du russe, d'une langue de littérisation ancienne (staropis'mennyj jazyk) ou d'une langue de littérisation récente (mladopis'mennyj jazyk), on hésitera souvent devant plusieurs définitions de la langue normative : est-elle une partie du tout constitué par la langue, est-elle un modèle idéal jamais atteint mais vers lequel on tend, ou, à la limite, une construction artificielle juridico-administrative (cf. Imart, Dor, 1982) ? En fait, les deux premières définitions sont le plus souvent coexistantes : la langue normative est à la fois une réalité (il y a des langues normatives) et un idéal :

" La langue normative est la forme la plus élevée de langue commune au peuple tout entier, qui représente les traits les plus caractéristiques, les plus fondamentaux d'un système linguistique, elle est génétiquement liée à la littérature, à l'activité des maîtres du mot et des savants" (Gorbachevich, 1971, p. 23).

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À la différence de la langue nationale, qui peut comporter des dialectes sociaux et territoriaux qui ne sont pas intercompréhensibles (du moins dans les «pays capitalistes»), la langue normative se définit par la transparence de la communication d'une communauté nationale entière, tout en étant à la fois le moteur et le résultat de l'unification de la communauté :

"La langue normative est la langue idéale, normalisée de la nation. À mesure qu'elle se répand parmi les représentants de la nation, s'élève le niveau de la culture, de l'unité et de l'unification sociale de la nation" (Xanazarov, 1974, p. 149).

Cet idéal d'unité et de transparence fonde, à notre avis, l'essentiel de l'activité normalisatrice de la P.L.S. qui concerne également la «pensée» des individus :

"Tout cela [l'activité de normalisation - P.S.] concourt à accroître la maîtrise de la langue par la société dans son ensemble, à renforcer la logique, la clarté de la pensée et de la conduite verbale de chaque homme, c'est-à-dire à développer la culture en général, la civilisation" (Beloded, 1977, p. 3).

2.2.2. La norme dans les langues de littérisation récente.

Après la Révolution, la linguistique soviétique a eu pour tâche pratique la création d'un objet nouveau : les langues normatives des peuples sans écriture. En particulier au Turkestan (ensemble des territoires qui constituent ce qu'on appelle aujourd'hui l'«Asie centrale soviétique») on pouvait observer, dans les années vingt, dans la langue parlée par les différentes communautés turcophones un continuum suffisamment homogène pour permettre une relative intercompréhension (cf. Imart, Dor, 1982, p. 53 sv.). La création de langues normatives a consisté à découper ce continuum en unités supposées discrètes qui ont reçu, ensuite, une écriture. Les variantes dialectales qui ont été choisies comme bases de chaque langue normative sont celles qui ont le plus grand nombre de traits idiosyncratiques, les différenciant nettement de ce qui aurait pu
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être un fonds commun à une future langue normative pan-turque (cf. Imart, Dor, 1982, p. 93 ; Creissels, 1977, p. 4). Dans le même mouvement, pour simplifier à terme la carte ethno-linguistique, des groupes minoritaires ont été «adjoints» (pripisany) aux ethnies majoritaires des républiques fédérées ainsi créées.
Dans la P.L.S. les langues, comme les peuples, sont des unités comptabilisables. Les langues, comme les peuples, sont immédiatement discernables et définissables les unes par les autres. Si l'on peut parler des langues des «peuples de l'Union soviétique», c'est qu'en Union soviétique il y a «des peuples». Mais qu'est-ce qu'un «peuple» dans sa forme dénombrable ? Est-ce une donnée du réel ou un objet de discussion et de construction ?
Un peuple, en U.R.S.S., est une entité discrète, en oui ou en non, et non en plus ou en moins, qui doit s'opposer comme un tout aux autres peuples :

" Dans la « symphonie humaine » née de la révolution d'Octobre, selon l'expression de A.V. Lunacharskij, culture de la société communiste future, les cultures des peuples d'Asie centrale et du Kazakhstan forment les sons qui, unis aux cultures des autres peuples-frères, constituent une «libre et riche harmonie»" (Lunacharskij) (Shermuxamedov, 1975, p. 113).

Un peuple, c'est une ligne qui ne peut pas être vide dans le pasport (carte d'identité), c'est une rubrique de formulaire dans une réponse à un questionnaire (cf. par exemple les recensements) : on appartient toujours à un peuple, à une nationalité.
Donc il y a des peuples. Ces peuples sont discernables entre eux. Et pourtant les limites du discernable sont hautement mouvantes. C'est ainsi qu'on voit des « petits peuples » décider de se fondre dans le corps d'un autre peuple plus grand, métamorphose où se mêlent l'amour (16) , l'ambivalence et la rigueur administrative puisque, à l'aboutissement du processus d'absorption, il y aura à nouveau une identité, quoique différente, il n'y aura toujours qu'une réponse au questionnaire, qu'un nom donné
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à la nouvelle appartenance, qui ne se distinguera en rien de celle des autochtones du peuple absorbant :

" Certaines nationalités ou groupes ethniques peu nombreux, à la suite d'une longue relation amicale avec des nations plus importantes, ont totalement reconnu leur communauté avec elles. Ainsi, par exemple, de 1926 à 1939, les Pomors, qui habitent dans le nord de la région d'Arkhangelsk, les Kamtchadals, les Kerjaks, qui habitent dans le territoire de l'Altaï, et d'autres, ont cessé de se considérer comme des nationalités à part et se sont totalement joints aux Russes [...]. Ces processus de consolidation des langues dans notre pays se caractérisent par le fait que les locuteurs de ces langues se sont eux-mêmes volontairement unis à d'autres peuples, car cela répondait parfaitement à leurs intérêts, cela favorisait leur développement économique et culturel" (Shermuxamedov, 1975, p. 35).

Ce qui est vrai des peuples l'est aussi des langues :

"Dans les publications spécialisées d'avant la Révolution ou de la période soviétique jusqu'aux années 50, on distinguait les langues kaïtagh et koubatch. Par la suite on les reconnut comme des dialectes de la langue darghienne, et leurs locuteurs, lors du recensement national, se sont désignés eux-mêmes comme darghiens" (Gamzatov, 1980, p. 125).

Qu'est-ce, alors, qu'un peuple, qu'est-ce qu'une langue, si leurs limites peuvent être modifiées par le souhait des intéressés ou une décision administrative ? (17) S'il y a des langues, c'est qu'il y a «de l'Un» (Milner, 1978), mais les limites de l'Un, dans les textes de la P.L.S., sont floues.
Or le problème du discernable dans la langue, problème épistémologique propre à la linguistique, touche de fort près à la politique. Par exemple, le moldave est-il du roumain, ou bien une langue différente ? Le carélien est-il ou n'est-il pas du fin-
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nois, l'azerbaïdjanais ne fait-il qu'un avec le turc, ou s'agit-il de deux langues différentes?
La question a-t-elle un sens ? Elle a, en tout cas, un effet, car, administrativement, on ne peut pas parler quelque chose qui soit indifféremment l'un ou l'autre (18). Il faut donc choisir le nom de sa langue comme on choisit son appartenance à un peuple, dans un cadre administratif préexistant : les Tatars et les Bachkirs parlent des langues si proches qu'elles ne sont pas loin d'être la même langue, mais les différences entre elles ont été artificiellement renforcées, y compris dans l'orthographe, rendant nécessaire un choix strict devant une alternative (cf. Creissels, 1977, p. 4).

2.3. Sciences de la vie et réel de la langue

2.3.1. L'homme et la nature.

Dans une société sans classes dites antagonistes, la collectivité ne peut être que le peuple, collection indifférenciée d'individus. Or, parmi ces derniers, certains ont une relation privilégiée à la langue, ce sont les «maîtres du mot» (mastera slova). À partir de ce glissement constant du social vers l'humain, la P.L.S. peut se comprendre, à condition d'être replacée dans le cadre des relations de l'homme à la nature, et non plus de la société à la culture :

"Le rôle du facteur conscient, humain, est immense dans la création de toute culture et, par conséquent, de la langue normative en tant que phénomène culturel et historique. Et dans la langue et dans la science du langage l'inconscient (l'objectif) est toujours en interaction avec le conscient (le subjectif)" (Budagov, 1983a, p. 242).
"Dans l'évolution des langues normatives les grands écrivains jouent un rôle particulièrement important [...]. On peut parler de l'action de la société, et en tout premier lieu de ses plus éminents représentants, sur la langue" (Budagov, art. «Langage et société», in E.D.R.).

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Dans la P.L.S., le sujet n'est pas mort. Il cultive la langue comme on cultive la terre. Vinogradov (1945, p. 24) rappelle que M. Gorki (1937, p. 220) divisait la langue en langue du peuple, «matériau brut», et langue normative, «élaborée par les maîtres».
Il en va de même pour la situation des langues non russes en U.R.S.S., pour laquelle la métaphore horticole est constante et diffuse :

" II y a chez nous près de 130 langues [...]. Parmi elles on trouve des langues qui se tiennent au rang des plus développées au monde, et des langues fortement en retard dans leur croissance" (Kostomarov, 1975, p. 53).

Il suffira alors à la P.L.S. de donner à ces langues retardées des conditions favorables d'épanouissement pour qu'elles rattrapent leur retard. On reconnaît là la notion darwinienne de milieu : selon le milieu où un organisme se développe, les formes qu'il prendra seront différentes. Mais ici le darwinisme est scientifiquement maîtrisé, avec le thème de la fécondation. Il s'agit de la métaphore de la greffe, sur un organisme sauvage, fruste et peu «développé», d'un élément sélectionné et élaboré :

" La langue russe insuffle son énergie aux autres langues" (Shermuxamedov, 1975, p. 223).
"Un immense mérite de la langue russe, entre autres, réside dans le fait que la connaître rend plus forts et plus intenses en nous le sens du verbe natal, la foi en l'importance et le caractère inépuisable des possibilités créatrices des langues nationales" (Gamzatov, 1983, p. 250).

La conception de la langue, dans la P.L.S., a quelque chose à voir avec l'épistémê (au sens de M. Foucault) du XIXe siècle : la langue est un organisme vivant, qui suit des lois «objectives» d'évolution et de développement. Toutes les langues du monde doivent passer par les mêmes étapes, à mesure que la tribu devient nationalité, puis nation et peuple (19). Mais l'homme
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intervient par l'accélération (uskorenie) et la maîtrise de ces processus objectifs : la révolution scientifique et technique, dans une société de type socialiste, grâce à la science de l'histoire qu'est le marxisme-léninisme, permet de brûler les étapes, ce qui est impossible dans une société de classes antagonistes :

"Toutes les langues de l'humanité se développent selon des lois objectives, historiquement conditionnées, qui n'excluent pas, mais présupposent l'action de certains hommes sur leur développement, leur normalisation, la diversification et l'enrichis-sement de leurs styles. Les hommes eux-mêmes peuvent perfectionner les possibilités expressives de leur langue maternelle. C'est cela qui détermine l'immense importance de la planification linguistique." (Nekotorye zadachi, 1976)

2.3.2. Réformer la langue des autres.

L'oscillation entre l'enregistrement des «tendances objectives» et l'«intervention consciente» fait qu'il est souvent difficile de savoir qui, exactement, exerce le contrôle sur les langues non russes : locuteurs natifs ou russophones.
Une chose, cependant, peut être affirmée avec certitude: une «tendance» s'affirme (qu'elle soit objective ou contrôlée) vers la création d'un «fonds lexical commun» (obschij leksicheskij fond) aux langues de l'U.R.S.S. Il nous semble que la vision de la langue comme nomination du monde est à la base de ce qui fait l'essentiel de la P.L.S. : la politique des emprunts lexicaux au russe par les autres langues, invariablement présentée comme un «enrichissement».
Cette politique n'a pas eu une histoire linéaire. La «gestion» des emprunts dans les deux premières décennies après la révolution était rendue difficile par l'extrême diversité des systèmes de notation en alphabet latin (pour les langues d'Asie centrale et du Caucase Nord et Est). La «cyrillisation» de ces alphabets à la fin des années trente (qui correspond à l'obligation de l'apprentissage du russe dans les écoles non russes en 1938) a permis l'introduction «tels quels» des emprunts russes dans leur forme orthographique d'origine, au risque de détruire ainsi la cohérence du système orthographique de la lan-
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gue d'arrivée (cf. Creissels, 1977, p. 23 ) (20). De même, les textes de la P.L.S. insistent sur le fait que dans les années vingt les emprunts russes dans les autres langues se faisaient au niveau oral, et étaient ainsi soumis à des altérations phonétiques. Ainsi en tadjik on trouvait puchta pour la forme russe pochta (« la poste »), istansa pour stancija («la station, la gare»), sutsilizm pour socializm, gazit pour gazeta (Isaev, Xasimov, 1980, p. 34). À partir de la fin des années trente, ces formes aberrantes sont «éliminées» (21) de la langue normative au profit des formes russes originelles. De la même façon, à cette époque, les mots du lexique politico-idéologique d'origine arabe ou persane disparaissent pour être remplacés par des mots russes : firka > partija, suron > sovet, inkilob > revoljucija (ibid., p. 37).
Dans les langues de littérisation ancienne, ce phénomène se manifeste également. Ainsi en 1920 paraît en Géorgie un dictionnaire qui fait une large place au lexique scientifique sur une base autochtone. Dans les années trente, cette tentative est abandonnée, et le vocabulaire scientifique géorgien se forme désormais sur une base russe (cf. Chanturishvili, 1980, p. 82). Quant aux emprunts que fait le russe aux autres langues d'U.R.S.S., ils sont limités aux «ethnographismes» et restent à la périphérie de la langue (cf. Sériot, 1984b, p. 76-78).
Cette politique d'«internationalisation» du lexique à partir du russe est justifiée par la critique de l'«autarcie culturelle» :

"La création de systèmes terminologiques dans les langues nationales a été, indubitablement, une grande conquête de notre édification culturelle et linguistique. Et pourtant des défauts et des contradictions s'y font jour, car un engouement immodéré pour une terminologie nationale recèle le danger d'une autarcie culturelle. Les jeunes spécialistes, formés dans les universités d'une république sur la base d'une terminologie scientifique et technique nationale, souvent ne peuvent pas travailler dans une autre république. Le besoin commence à se faire sentir d'une unification de la terminologie scientifique et technique. Cependant, les voies de cette unification ne sont pas encore très nettes. Une tâche importante des linguistes de notre pays consiste à trouver une solution juste à ce problème par leurs efforts conjugués, à définir les formes concrètes de réalisation des propositions théoriques et pratiques dans ce domaine" (Xrapchenko, 1981, p. 202).

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Mais la terminologie scientifique et technique n'est pas seule en cause. La création d'un fonds commun des «internationalismes socialistes» à partir du russe est justifiée par la «communauté de mode de vie et d'idéologie» des Soviétiques ([6], p. 6), qui forment une « nouvelle communauté historique d'hommes » (cf. Beloded, 1975, p. 19, pour qui la communauté de la structure sociale des peuples de l'U.R.S.S. est «reflétée dans la communauté du système sémantique des langues de l'Union soviétique» ibid., p. 19).


Nous retiendrons de la politique des emprunts lexicaux, sur le plan épistémologique, l'abolition d'une frontière discrète entre deux fonds lexicaux (russe/non-russe). On en vient aussi à une théorie de la non-autonomie des différents systèmes linguistiques : la pénétration de certaines langues par les emprunts russes peut atteindre un seuil critique, au point qu'on peut lire cette étonnante constatation :

"Étudiant le rapport quantitatif des mots indigènes (termes de parenté, noms d'animaux domestiques, des parties du corps, pronoms, etc.) et des emprunts, l'auteur établit que dans les langues de littérisation récente les mots et termes empruntés dépassent de beaucoup le nombre des mots d'origine" (Tumanjan, 1977, p. 67).

Les langues normatives, tout en étant des unités discrètes, sont ainsi au plus haut degré pénétrables par un phénomène d'osmose lexicale, stylistique et phonétique, où aucune limite ne semble assignable. La métaphore du germe et de la greffe (enrichissement du lexique) rappelle que la langue est une substance : dans l'emprunt il y a quelque chose de la langue de départ qui passe dans la langue d'arrivée, comme de la sève ou du sang.
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Porteurs transparents du sens et garants d'une pureté idéologique, les mots russes passent dans les autres langues avec leur forme et leur contenu.
Le russe donne, les autres langues reçoivent, l'une est la force vive, les autres la matrice à féconder. Mais toutes, langue mâle que le purisme défend ou langues femelles que le russe féconde, toutes ont ceci de commun qu'elles n'ont plus d'impossible, donc plus de réel.
Par la politique des emprunts, nous sommes ainsi revenus à notre point de départ : la langue, nomination du monde, est un stock de mots sans limites et sans bornes.
Nous savons désormais ce que doit être la langue pour qu'une politique linguistique soit pensable : un Tout sans réel, objet d'amour ou de manipulation, et non un système de valeurs négatives. Elle doit être ce que Saussure a fait en sorte qu'elle ne soit plus : une substance et non une forme, bref, une nomenclature.
Mais un dernier paradoxe fascine, peut-être, encore plus dans la P.L.S. C'est que cette « politique », cette «intervention» est menée par et au nom de l'Homme, de cet Homme qui, à la fin de Les Mots et les Choses, s'effaçait «comme à la limite de la mer un visage de sable».


NOTES

(1) Cf. Imart et Dor, 1982; Literaturnaja Gazeta, 23 janvier 1985. (retour texte)
(2) ... et diversement appréciée : cf. Carrère d'Encausse, 1978, p. 203 : « La politique linguistique est sans doute le plus original de l'action menée par le pouvoir en matière nationale. C'est aussi, cela est certain, sa plus parfaite réussite. » (retour texte)
(3) Notre corpus est fait d'éléments divers, livres de vulgarisation linguistique, articles de journaux, résolutions du Parti, articles théoriques, groupés ici sous le nom de «discours de la P.L.S.». (retour texte)
(4) Du fait que l'immense majorité des textes soviétiques sur la P.L.S. sont inaccessibles aux lecteurs non russisants, nous avons pris le parti de présenter de nombreuses citations, au risque d'alourdir le texte. (retour texte)
(5) Rappelons que pour Marr, au contraire, le lien de la langue et de la société se manifestait en premier lieu dans la syntaxe et ses transformations historiques.(retour texte)
(6) Nous traduisons ainsi russkij literaturnyj jazyk, cf. infra, « Le miroir du peuple » et Sériot, 1982, p. 68. (retour texte)
(7) E.D.R., « Encyclopédie du russe », ouvrage édité sous la direction de F.P. Filin, Moscou, 1979. Il s'agit d'un dictionnaire comportant en entrée les principaux problèmes de description du russe et de la linguistique slave en général.(retour texte)
(8) Sur l'utilisation des citations de Marx et Engels pour prouver directement la supériorité du russe, cf. Sériot, 1984b). (retour texte)
(9) Cf. l'ambiguïté du terme rech', qui traduit la «parole» saussurienne, mais également la «langue» dans russkaja rech', qui est l'équivalent de russkij jazyk («la langue russe»). Quant à l'expression russkoe slovo (lit. «le mot russe»), elle désigne toute production langagière en russe, mais considérée également de manière potentielle. (retour texte)
(10) Cf. également l'ambiguïté du terme filologija, qui recouvre les études de linguistique et de littérature comme deux branches d'une même discipline. Ainsi la série «sciences philologiques» de la revue Izvestija Akademii Nauk abrite à égalité des articles de théorie littéraire et de linguistique. (retour texte)
(11) Nous traduisons ainsi mezhnacional'nyj jazyk, qui s'oppose à mezhdunarodnyj jazyk (langue internationale), c'est-à-dire qui ne concerne que la nationalité à l'intérieur de l'U.R.S.S.(retour texte)
(12) Les études sociolinguistiques sur la variation dans la langue parlée existent, certes, cf. Zemskaja, 1981. Mais ces études ne sont jamais invoquées dans le discours de la P.L.S. (retour texte)
(13) Le problème se pose, en fait, de savoir si le russe «vulgaire» est bien «du russe». «Le russe» ne serait-il plus alors une donnée de départ, mais un objet à construire ? (cf. infra, «La langue normative»).(retour texte)
(14) C'est-à-dire depuis le début des années trente environ. (retour texte)
(15) Les deux premiers sont des peuples du Nord-Caucase, le troisième est un peuple du Pamir, parlant une langue indo-européenne du groupe iranien (N. du T.). (retour texte)
(16) Sur la relation d'amour de la langue russe chez les non-Russes, cf. Sériot, 1984a.(retour texte)
(17) Cf. les Tatars de Crimée, reconnus en tant que «nationalité» en 1921, déportés en Sibérie en 1944, qui voient leur république supprimée, leur personnalité nationale niée, leur langue nationale déclarée «langue non écrite». Réhabilités en 1967 en tant que « population tatare ayant résidé en Crimée », ils n'en ont pas moins perdu leur lien au territoire (cf. Carrère d'Encausse, 1978, p. 236-245). (retour texte)
(18) Cf., par exemple, à l'extérieur de l'U.R.S.S., le problème du macédonien et du bulgare. Le macédonien est une langue officielle en Yougoslavie, mais est considéré comme « du bulgare » en Bulgarie, ce qui permet au gouvernement bulgare de ne pas accorder le statut juridique de minorité nationale aux Macédoniens de Bulgarie. (retour texte)
(19) La théorie des étapes est très différente de la notion marriste de stades : d'une part, dans les étapes, il y a conservation de la substance de la langue, sans bonds qualitatifs, d'autre part, l'évolution y est une genèse, une évolution progressive de la langue vers un perfectionnement continu, dans une perspective téléologique de plus grande adéquation de la langue au monde.(retour texte)
(20) Polivanov dénonçait déjà les dangers dus à l'abondance des russismes dans les langues nationales, précisément pour des raisons d'ordre linguistique : ils détruisent les normes propres des langues nationales et ébranlent la cohérence phonologique de leur système. (1927, dans Polivanov, 1968, p. 204).(retour texte)
(21) On utilise ici un verbe réfléchi dont le sens peut être passif ou intransitif. Cette ambiguïté est constante dans les textes sur la P.L.S. : il est impossible de savoir qui élimine ces formes, ou même si elles s'éliminent toutes seules. (retour texte)



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